NOSTALGIA, le Blog qui fait oublier les tracas...

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Nadine Chaboussie : Les affaires sont les affaires !

Comme vous le savez peut-être déjà, j’ai une cachette secrète dans laquelle j’aime me rendre pour réfléchir ou cogiter lorsque le monde autour de moi ne tourne pas comme j’aimerai qu’il tourne.

Il s’agit de la porcherie, vous l’avez sans doute deviné…

Me revoilà donc, une fois de plus, planquée dans mon endroit préféré.

A force de m'y rendre et pour que l’endroit soit un peu plus confortable, j’y ai posé un cageot à légumes vide, de forme ovale et évasé haut de 35 à 40 cm que j'ai retourné pour m'en faire un siège (Breveté Système D. Nadine).

Je n'ai pas fait de bêtises. Non, je suis là avec mon copain le cochon parce que le docteur de Stiring-Wendel est venu à la maison pour ausculter maman et qu’une ambulance a emmené un peu plus tard ma mère à l'hôpital de Forbach.

Je me suis cachée car je ne voulais pas voir ma mère partir à bord de ce véhicule car j’avais peur qu’en la voyant partir, ma maman chérie ne reviendrai plus jamais à la maison.  M’isoler dans la porcherie était ma façon d’exorciser cette hantise en essayant de ne pas regarder la triste réalité en face…

Mais la réalité nous rattrape toujours et Papa se retrouva ainsi seul et dût prendre quelques jours de congé pour s’occuper de nous et nous garder. Mais, comme le devoir à la mine l’appelait, il demanda à Madame Lepage (1), notre plus proche voisine si elle acceptait de nous prendre en charge, ma sœur et moi.

Bien évidemment cette bonne et serviable personne accepta spontanément de nous ‘adopter’ temporairement en attendant le retour de notre maman.

Me voilà donc attablée dans la cuisine de Mme Lepage en compagnie de ma sœur Barbara, de mon pote Roger, de sa sœur Liliane et de son petit frère Roland. Une véritable petite famille dans laquelle je me sentais comme chez moi.

Chaque jour, après son poste à la mine, papa partait travailler dans son champ, situé du côté allemand de la frontière, à Klarenthal (2) et nous apportait des cageots remplis de légumes frais par-dessus lesquels il rajoutait soit un poulet, un lapin, des saucisses fumées, du lard, ou quelques conserves de viande de porc qu’il prélevait sur notre réserve dans la cave.

A l’instar de Maman, Mme Lepage, qui utilisait les mêmes ingrédients, faisait également une très bonne cuisine, mais comme le disent souvent les enfants, la nourriture est toujours meilleure ailleurs et je mangeai de bon appétit tout ce que l’on mettait dans mon assiette.

Avant que maman ne soit hospitalisée, lorsque j'allais chercher mon copain Roger pour jouer aux billes, je n'avais jamais fait attention à l'aménagement et la décoration de leur baraque.

 

 

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La cuisinière à charbon, le cosy, la table, le buffet de cuisine sur lequel était posé un petit carnet à spirale (3), les rideaux blancs en coton amidonnés, l'horloge/carillon accrochée au mur et les tapis représentant des cerfs, des biches et des faons dans la forêt cloués au-dessus du cosy étaient presque pareils que chez nous.

 

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Il y avait cependant une différence notable au niveau de la décoration.

Dans les familles d’origine polonaises, chaque pièce était décorée avec de nombreux cadres comportant des images  pieuses. 

Dans la cuisine on contemplait la Cène, dans les chambres c’était la Vierge Marie entourée d’anges tenant dans ses bras un petit Jésus souriant, la main posée sur son cœur…

Toutes ces belles images avaient des encadrements en plâtre sculpté richement peints couleur or, et longtemps, cette profusion de dorures m’ont fait croire que nous étions des gens riches…

 

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Mais laissons là mes rêves utopiques de richesse et revenons plutôt dans la petite cuisine de Mme Lepage.

Nous étions donc tous à table lorsque ma sœur annonça sans détours ne plus vouloir faire 2 fois par mois (à l'acompte et à la paie) les courses pour Mme Lepage dans la petite épicerie SAMER (4) de la cité. Quantitativement, ces achats représentaient à chaque fois un landau rempli de nourriture et Mme Lepage ‘rémunérait’ cette corvée avec la modique somme de 50 francs de l’époque.

Mme Lepage et moi-même lançâmes un regard interrogateur à Roger qui lui ne broncha pas. Flairant la bonne affaire, je me proposais pour prendre le relais ce que Mme Lepage accepta sans sourciller en proposant, à mon grand étonnement, de doubler la somme en m'offrant 100 franc par tournée…

J’avais remporté le marché ! Bien sûr, j'avais des listes de courses aussi longues qu'un jour sans pain, mais ça me plaisais de rendre service et bien entendu de gagner des sous.

Lors de ces emplettes, entre les bouteilles de vin et les produits de première nécessité tel que la farine, le sucre, l'huile etc. j'achetai à chaque visite également 2 camemberts très, très, mais alors TRÈS bien fait pour Monsieur Lepage. 

Ces derniers étaient d'ailleurs tellement avancés qu’ils étaient presque pourris et, en regardant sur le dessus de la croûte, on voyait même de petits vers qui bougeaient.

Beurk… Rien que l'apparence et l'odeur me donnaient à chaque fois un haut-le-cœur !

L'épicière réservait cette 'spécialité' invendable, dont elle était par ailleurs bien satisfaite de se débarrasser, à l'attention exclusive de M. Lepage qui adorait manger les camemberts au stade de la décomposition... Que voulez-vous, tous les goûts ne sont-ils pas dans la nature ?

Une fois ma livraison de marchandises faite, je récupérai mon dû et, avec ‘mes’ sous, je retournais à la SAMER.

L’épicière me voyant revenir savait déjà qu'elle allait devoir perdre du temps à compter 100 caramels mous ou 5 souris en chocolat à 5 francs + 5 Carambars également à 5 francs et 50 caramels mous... Bref, j'avais le sentiment qu'elle ne pouvait plus me voir !  

Si ma mémoire est bonne, je la voyais brune, petite, mince et peut-être même bossue (5) !

Je n'ai d’ailleurs jamais su son nom, je me contentai tout simplement d'aller 'acheter à la SAMER'.

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Encore aujourd'hui, je garde un excellent souvenir de la famille Lepage, mes gentils et serviables voisins d'il y a plus de 60 ans. J'ai appris bien des années plus tard qu'ils avaient déménagé à Creutzwald et j’aimerai profiter de ce récit pour les remercier de nous avoir accueillis.

Je ne me rappelle plus combien de temps ma mère est restée à l'hôpital mais un beau jour en rentrant de l'école, j'eus l'immense joie de retrouver ma mère, en parfaite santé, debout dans la cuisine, occupée à nous préparer de délicieuses tranches de pain perdu accompagnées d'un succulent bol de chocolat chaud dont elle avait le secret…

Toute cette histoire me rappelle d'ailleurs un vieil adage qui résume parfaitement ce récit :

« Un foyer sans mère est un foyer sans âtre ».

Merci maman, merci mon Dieu.

 

(1) Lire le récit  "Roger Lepage mon compagnon de jeux"

(2) Idem lire :  "Le jardin de mon père"

(3) Pour en savoir plus, lire le récit  "Le petit carnet"

(4) Société Alimentaire de la Merle Et de la Rosselle.

(5) Peut-être que notre ami Joe Surowiecki s'en souvient ?

 

 

 

Pour lire les autres récits de Nadine, cliquez sur les titres : 

Mes voisins, la famille Heitzmann 

Roger Lepage, mon camarade de jeux 

Le dentier de Wicek 

Le commerçant juif polonais de Merlebach 

Le Bus ’Mode de Paris’ 

Mes années 60 

L’école et moi 

Petits souvenirs en vrac 

Le jardin de mon père 

Le bonheur est... dans la mare 

Visite du Général de Gaulle à Forbach 

Je cherche fortune... 

 

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13/06/2018
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Clément Keller : Schoeneck, le beau coin (6)

Opa Adolphe - Mon premier vélo.

Adolphe, notre grand-père maternel, futur garde suisse à l’église du village, était un personnage instruit et croyant. Il était la preuve vivante que ces deux qualificatifs n’étaient pas forcément antagonistes comme certaines mauvaises langues auraient pu le prétendre.

Il possédait en outre, une autre qualité, il était facétieux et savait être moqueur, voire ironique, même vis à vis des enfants innocents et crédules que nous étions.

Anne-Marie, ma sœur cadette de 2 ans, en fit les frais un matin de printemps.

Au retour d’une promenade dans les champs et forêts environnants en compagnie de maman, Anne-Marie (Ami pour les intimes), exhibait fièrement à l'attention de grand-père, debout devant l’entrée de la cave de sa maison, un bouquet de fleurs cueillies au cours de la petite sortie familiale.

En bon grand-père il s’extasia pendant quelques instants sur la beauté et le doux parfum du bouquet, complimenta sa petite-fille pour son bon goût et la merveilleuse harmonie des couleurs de ces fleurs sans aucun doute parmi les plus belles du monde puis suggéra en souriant à la gamine d’en faire profiter également notre chèvre, vous savez, celle dont le lait a fait de moi cet enfant que grand-mère et maman considéraient comme étant un des plus beaux en ce bas monde…

Ay Ami, kumm, ma losse A mool die Gayss onn de Blume rieche… (1)

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Notre chèvre coulait des jours paisibles dans le pré situé derrière notre baraque et ce fut un jeu d'enfant d'aller à sa rencontre en empruntant le petit chemin qui y menait depuis la route. La chèvre vint vers nous en poussant des bêlements sonores pour nous faire part du plaisir que lui occasionnait notre visite impromptue... 

Grand-père prit Anne-Marie par la main et tous deux s'approchèrent de l'animal.

Dans un geste plein de tendresse et de douceur, Ami brandit fièrement son bouquet en direction des naseaux de ma pourvoyeuse en lait premier âge, laquelle, bien évidemment, profita de l’aubaine et escamota en une seule et rapide bouchée ce hors d'œuvre appétissant et gratuit pour lequel elle n'avait même pas besoin de se baisser...

Cela ne fit rire que grand-père et la chèvre.

Anne-Marie s’effondra en larmes, maman émit quelques réserves sur l’humour décalé de son géniteur et moi, je restais debout, la bouche grande ouverte, médusé devant cette scène aussi rapide qu’inattendue…

Grand-père était ainsi et, malgré son air sérieux voire sévère, il maîtrisait parfaitement l’art de se moquer gentiment des autres.

Dans les années 50, il n’y avait pratiquement pas de circulation dans notre rue qui s'appelait officiellement rue de la Ferme mais que les anciens du village appelaient la Linsegass (la ruelle des lentilles).

Seules quelques rares voitures, des mineurs partant ou revenant du travail à vélo et l'Autobus Federspiel passaient dans la rue étroite et ce, à une vitesse dont on ne peut que rêver aujourd'hui.

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La Linsegass dans les années 50

 

Je traversais souvent cette rue vers l'heure des repas pour aller 'renifler' dans les casseroles de ma marraine (la sœur de mon père, que grand-père avait épousée en secondes noces après le décès de son épouse, et qui cumulait de ce fait les fonctions de tante, grand-mère et marraine) afin de voir ce qu’elle préparait pour le déjeuner.

Ce jour-là, une odorante soupe mijotait dans une casserole émaillée posée au coin du feu et, lorsque Marraine souleva le couvercle pour me montrer en quoi allait consister leur repas de midi, je fus intrigué par la consistance mais surtout par la couleur de la mixture…

Willschdde die Supp koohre ? (2) demanda grand-père, le visage barré d’un large sourire…

Haitt Gebbs Choggola Supp ! (3)

De la soupe au chocolat… Même dans mes rêves les plus fous je n’aurais imaginé qu’un tel délice puisse exister !

Entre mes (déjà!) lointains biberons au lait de chèvre, les insipides bouillies de flocons d'avoine, les légumes au jambon moulinés de ma prime enfance et le pot-au-feu dominical, il me restait donc des choses insoupçonnées à découvrir dans le monde de la gastronomie et je me jetais avec avidité sur la petite assiette que grand-père m'avait servie dans la foulée.

Courte fut ma joie et je recrachais avec dégoût la première et seule cuillerée de cette bouillie qui n’avait, hélas, du chocolat que la couleur.

Grand-père, dans un nouvel accès d’humour toujours aussi décalé, avait réussi le tour de force de me faire croire qu’une soupe de lentilles était faite avec du chocolat ! (4)

Décidément, Opa Adolphe maniait avec maestria l’art de nous faire prendre les vessies pour des lanternes et il ne s’en privait que rarement… Es waa halt soo ! (5)

 

♦ ♦ ♦ ♦ ♦ ♦ ♦ ♦ ♦ ♦

 

Les jours, les semaines et les mois passaient et, en décembre 1952, je fêtais pour la première fois de ma vie (!) mon quatrième anniversaire.

Mis à part les cadeaux de friandises habituels et quelques petits jouets, papa m’annonça que le moment était venu d’avoir mon premier vélo mais qu’il me fallait patienter jusqu’au printemps car il était hors de question d’apprendre à rouler dans la neige et le verglas…

Ne sachant pas très bien à quel moment le printemps montrerait le bout de son nez, je me contentais de demander environ trois fois par semaine si c’était pour bientôt…

La réponse de maman et de Oma était toujours la même…

Muscht noch E bissie geduld honn… De Friling kummt ball… (6)

Et le petit Clémau attendit… attendit… attendit…

Arrivé à ce stade du récit et dans l’attente d’un printemps pas vraiment précoce cette année là, j’aimerai vous expliquer que papa a été un fervent disciple de l'achat en ligne.

Lorsque je dis en ligne, ce n’étais bien évidemment pas à l’aide d’un ordinateur et d’une carte bleue, ces merveilleux accessoires du commerce moderne n’existaient même pas sous forme de projets car la technologie de l’époque s’arrêtait au poste de TSF 3 gammes d'ondes (GO, PO et OC) (7) et à la lampe avec abat-jour montée sur poulie à ressort permettant l'ajustage en hauteur au-dessus de la table de cuisine.

Par contre, il existait un outil fantastique qui proposait à chaque famille française, à l’instar du Web actuel, d'avoir un Hypermarché à domicile. Cet accessoire incontournable du commerce moderne des années 50 s’appelait «Le catalogue Manufrance», un pavé de près de 1200 pages, proposant des milliers d'article allant du jardinage en passant par les armes, les cycles, les montres, les réveils et horloges, les jouets en tous genres jusqu'aux vêtements et sous-vêtements pour gardes-champêtres, chasseurs, sportifs, ainsi que les accessoires nécessaires à l'organisation de festivités communales... Ouf !

Véritable caverne d'Ali Baba ce catalogue pompeusement appelé Tarif Album était édité par la fameuse Manufacture d’armes et de cycles de Saint Etienne et expédié à plus d'un million et demi de clients potentiels dont Papa

 

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La page 'vélo d'enfants' du fameux catalogue Manufrance

 

Dans chacun de ces catalogues il y avait des bons de commande qu’il suffisait de remplir et d’envoyer par la Poste à Manufrance, Saint Etienne et, quelques semaines plus tard, le ou les articles volumineux arrivaient en gare de Forbach où il suffisait d’aller les récupérer au bureau du SERNAM, le Service National des Messageries…

Mais refermons cette parenthèse commerciale et revenons à ces premiers jours ensoleillés de mai 1953. 

Le printemps pointait le bout de son nez et j’attendais toujours mon vélo avec l’impatience d'un Fausto Coppi (8) signant un nouveau contrat de sponsoring quelques jours avant le départ du tour de France...

Mais, comme le dit le proverbe 'Avec du temps et de la patience, on vient à bout de tout', mon vélo, de marque Hirondelle (cette année-là, elle fit le printemps !), arriva en gare de Forbach un jeudi 7 mai de l’an de grâce 1953 et Papa partit à pied à travers la forêt pour aller le récupérer à la gare et le ramener, toujours à pied, à travers la même forêt.

Mon dieu qu’il était beau !

Je ne parle pas de Papa qui l'était aussi, mais de mon nouveau vélo bleu ciel avec sa jolie petite sacoche accrochée sous le guidon, ses deux mignonnes petite roues stabilisatrices à l’arrière et sa pompe en alu brillant fixée sous le cadre…

Mon cœur battait la chamade et je me sentis soudain beaucoup plus proche du monde des adultes car désormais je n’étais plus réduit à trottiner à petits pas dans un périmètre limité et je pressentais que j'allais bientôt pouvoir explorer de nouveaux horizons. 

Depuis ce mémorable 7 mai, date à marquer d'une pierre blanche, j’étais devenu 'mobile' et mon rayon d'action allait s'étendre bien au-delà de petite cour et du jardinet devant notre baraque. Clémau Libertad ! Telle serais désormais ma devise.

Papa finit de débarrasser le guidon et le cadre des restes d’emballage en carton attachés avec des bouts de ficelle et je pus enfin admirer cette merveille de la technologie française dans son intégrale beauté…

Je sentais confusément que nous allions vivre ensemble une longue et belle histoire d’amour... Tout le reste ne serait plus qu'une simple question d'équilibre ! A suivre… 

 

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1 an plus tard, je pose fièrement avec mon vélo 'Hirondelle' N°1

  

(1) Viens Ami, laisse également la chèvre sentir ton bouquet…

(2) Tu veux goûter la soupe ?

(3) Aujourd’hui, nous avons de la soupe au Chocolat…

(4) Est-ce la raison pour laquelle les anciens appelaient cette rue la 'Linsegass' (ruelle des lentilles) ? Mystère...

(5) C'était ainsi !

(6) Un peu de patience, le printemps arrive bientôt…

(7) Lire le récit  ’L’apprenti-sorcier’

(8) Le coureur cycliste italien Fausto Coppi a dominé le Tour 1952, avec cinq victoires d'étape et 28 minutes d'avance sur le belge Stan Ockers, second au classement général. 

 

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Petite histoire de la Lorraine

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10/05/2018
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J.F. Hurth : Un jour dans la mine

Écrasé par un bloc de charbon de près de 800 Kg, le boutefeu, Ant.., âgé de 38 ans, vient de mourir. L'accident s'est produit dans la veine "HENRI", dans les "Dressants", à l'étage -593 du Puits GARGAN à Petite-Rosselle.

Il était 10 heures 05, ce ... Décembre 1964.

Note à l'attention du lecteur : Le détail de cet accident mortel est consigné au "Centre des Archives Industrielles et Techniques" à Sainte -Fontaine, en Moselle.

Ce dossier, comme tous les dossiers de plus de 50 ans d'ancienneté après les faits, est ouvert au Public. Pour des raisons de discrétion évidente, le nom de la victime et la date de l'accident sont délibérément imprécis. Les lieux et les faits par contre, sont strictement vérifiables.

 

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 Le puits Gargan dans les années 50-60

 

 

4 heures 30' le... Décembre 1964

- "Chan Frooçois.....!  Chan Frooooçoiiis ...! Ouf stééhn, es is Zeit"  !

(Jean-François, lève-toi c'est l'heure)

C'est ma mère qui m'appelle, je dois me lever, je suis de poste du matin.

J'ai 23 ans en ce mois de décembre 1964 et il fait un froid de canard dans la maison.

Fils unique sans le  faire exprès, je vis chez mes parents. Ma chambre à coucher est à l'étage, à côté de celle du Opa qui fume au lit et de la Oma qui rouspète.

Je suis  "Mineur électro-mécanicien fond", au Puits Gargan de Petite-Rosselle.

Cette vieille fosse à charbon est située à 500 mètres de notre domicile, auxquels il faut ajouter 650 mètres de profondeur pour atteindre les chantiers.

Mon père qui travaille au même Puits, est déjà debout depuis 4 heures. C'est toujours lui qui rallume le poêle à charbon (Le Dauerbrenner) de la cuisine, seul endroit chauffé de la maison.

Je dois préciser aux lecteurs de mes précédents récits, que nous avons quitté la plus belle rue du monde, la Waldschtroos, pour notre nouvelle maison dans la rue "Huber", pas loin de l'ancien cinéma "Eden", pour ceux qui connaissent. Je suis désormais un habitant de la "Hubeatschtroos".

La construction de cette illusoire maison du bonheur nous a pris 3 années, entre mes 15 et 18 ans. Avec mon Père et un "Mineur/Maçon", on a trimé à n'en plus pouvoir.

Je vous explique :

Six mois pour fabriquer les agglos chez un oncle du "Bruch à Forbach" qui  trafiquait avec les gitans, quelques élus et un douteux picoleur de Schoeneck; mais on s'en fichait, puisqu'il nous prêtait sa bétonnière, son grand terrain, et parfois une petite camionnette de provenance incertaine..

Un deuxième semestre entier, pour nettoyer avec toute la famille des briques réutilisables d'une "ruine d'ancien atelier", que les Houillères avaient cédée à mon père au franc symbolique. Armé d'un marteau piqueur, Papa faisait tomber les murs et nous : Oma, Opa, Mama et moi,  avec des marteaux de maçon, on nettoyait le mortier qui restait sur les 6 côtés des briques ainsi récupérées. Après cette laborieuse restauration, elles pouvaient servir une nouvelle fois.

Ensuite terrassement manuel et construction tous les jours, avant et après le poste pendant 2 ans encore.

Vous ne pourrez jamais imaginer combien j'ai détesté cette maison et les économies qu'il fallait faire pour y arriver.

Déjà ça m'avait valu l'achat d'une horrible mandoline, alors que je voulais un accordéon. (Voir mon récit de "La Mandoline"). Ensuite ce fut l'impossibilité pécuniaire d'être interne dans un Lycée trop coûteux à Metz, moyennant quoi je me suis retrouvé dans un centre d'apprentissage. C'est vrai qu'en début de "seconde" au Lycée à Forbach je peinais singulièrement, puisque je n'allais au cours que de temps en temps... Ah!... les filles.

Pour ma participation physique à la construction, mes parents ont bien vite remarqué qu'il valait mieux motiver l'Ado pas trop facile que j’étais. Alors ils  se sont mis à me rétribuer chichement pour le travail que je faisais. C'est avec ces sous, soit 27.835 francs très exactement, que j'ai  pu m'acheter un super vélo, de marque "Randonneur".

Un demi course comme on disait alors. Il avait 2 sacoches rouges, 2 fanions tricolores sur le guidon, 8 vitesses et, merveille du frimeur, une lampe d'éclairage avec compteur kilométrique intégré. Les  copains ou les filles montaient sur le porte-bagage, chaque pied dans une sacoche. La classe !

 

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Faut que je vous dise aussi que chez nous un sou valait vraiment un sou.

J'entends encore les comptes d'apothicaire entre Maman et la Oma, après chaque passage des marchands ambulants.

On a jamais manqué de rien, mais souvent il s'en fallait de peu. Ma Mère, la "Magda", était aux commandes du porte-monnaie et le "Wilhem" mon père, se faisait rembourser les congés annuels qu'il ne prenait pas. De surcroît, il a pendant près de 10 ans travaillé tous les dimanches, et quand il pouvait doubler le poste, c'était le bonheur à la paye.

A la réflexion, je pense que s'il avait été marin-pêcheur en "Terre-Neuve", je l'aurais vu plus souvent.

Chef d'équipe "au Jour", donc bien moins payé qu'un mineur au fond, il fallait bien ça pour rembourser le Crédit Foncier, le Crédit Immobilier et le reste… 

Je dois ajouter, pour la gloire de mes parents et le respect dont je leur suis redevable, que dans l'état d'esprit du milieu ouvrier de l'époque, le seul mot "Construire" était déjà un symbole de réussite et de distinction sociale, comparé à ceux qui étaient restés dans la cité.

C'était ainsi et pas autrement, voyez-vous.

 

 

5 heures... Le même jour.

Ce jour-là donc, comme tous les autres, lorsque mon père a mis le poêle en route, il boit son café. Ensuite  il prend sa musette, allume une cigarette et, avec un clin  d'œil souriant, me lance son traditionnel : "Sali Bub, machs gut, oun koum nit se schpät" (Salut gamin, bonne chance et ne sois pas en retard).

Vingt minutes plus tard, je fais les mêmes gestes et je quitte la maison avec un : "Sali Mama", auquel ma mère répond : "Eddé Bub, oun pass ouf dich ouf" (Salut Gamin et fais attention à toi) .

Oui, elle aussi est déjà debout pour entamer sa journée de femme au foyer, comme toutes les autres épouses de mineurs, en ce temps-là.

Je fume une cigarette pendant mes 10 minutes de trajet à pied.

 

 

5 heures 30'

J'arrive au puits, je traverse la Zechstub, (Salle des mineurs), au passage je décroche ma plaque de présence N° 267 (Mei Blesch) et je rentre dans les bains douches.

Nouvelle cigarette pendant que dans cette salle dite des "pendus", je fais descendre mon vestiaire de travail désormais sec, mais dont le pantalon tient debout tout seul, grâce à la boue de la veille qui l'a rendu rigide en séchant. Je m'habille avec des hardes indescriptibles aux générations de maintenant.

Juste un mot concernant la veste de  mon bleu de travail. Maman avait cousu deux pièces de tissus d'environ 35cm de côté, à l'intérieur gauche et droit de cette veste, constituant ainsi deux grandes poches supplémentaires. L'une pour le "Kafféblesch" bidon à café de 1 litre 5, l'autre pour le casse-croûte et tout un bric-à-brac de dépannage électrique.

Dernière opération très importante : application des "Fussloumpe", encore appelées "chaussettes Russes". Il s'agit de deux carrés de 50 cm. de côté, découpés dans de la toile de jute. Dans la mine, cette toile sert à délimiter les chantiers et on en trouve partout.

Il s'agit d'emballer chaque pied d'une certaine manière et de chausser les bottes ensuite.

On évite ainsi la transpiration et les ampoules. J'arrivais à faire 3, parfois 4 jours avec une paire bien culottée; vous imaginez l'économie de chaussettes ?

Le bonheur n'est-ce-pas?

 

 

5 heures 45'

Je rejoins mon équipe d'électro à la  salle des mineurs.  "Sali, Glück auf, bonjour, bojoua..." Nouvelle cigarette. Le porion distribue le travail. Comme je suis l'un des plus jeunes, il me demande de foncer vite fait à l'atelier "jour", prendre un accessoire oublié et qui doit être installé d'urgence au fond. Et merde! Fallait que ça tombe sur moi ! En plus, on se les gèle dehors. Allez une dernière cigarette, avant l'interdiction de fumer pendant les huit heures de fond, ça réchauffe.

 

 

6 heures

Descente avec la très secouante cage d'extraction. Une douzaine de mineurs par étage de la cage, assis sur les talons, face à face, les genoux en quinconce et la lampe position "veilleuse". Arrivée en bas, à l'étage moins 593, embarquement immédiat dans un petit train qui nous achemine vers les chantiers. A douze par wagonnet, on se chauffe, on rigole, certains dorment, d'autres racontent des histoires, on gueule après la hiérarchie et cette putain de vie en général.

 

 

6 heures 30'

On se retrouve au "Magasin Eléctro/Fond ". On mange une pomme, pendant que le Chef de Poste précise notre mission, distribue les tâches et  les secteurs d'intervention.

Ce Samedi ... décembre 1964, je  suis chargé de procéder à l'installation de "ventilateurs" dans une "taille" assez éloignée. Mon travail terminé vers 9H00, je dois me rendre à la veine "HENRI", un chantier exploité dans les "dressants", pour y assurer la permanence dépannage. Je prends mon sac à outils d'environ 3 kg... Si on y ajoute la batterie/lampe, le bidon-café/casse-croûte, les bottes, et les poches pleines d'accessoires de dépannage, je dois bien peser 8 kg. de plus. Mais on a tous l'habitude de ce barda et c'est à peine si on se plaint.

Je pars donc avec l'élégance du "Sherpa", faire mon petit kilomètre et demi, pour rejoindre le premier chantier.

 

9 heures 30'

Premier chantier terminé, j'arrive enfin à la veine "HENRI" pour y tenir ma permanence d'électro. "Sali Faulenza !" (Salut fainéant), m'apostrophent les copains mineurs du Stoss (Front de taille), torses nus et caleçons pendouillants. Le terme "Faulenza", n'avait rien de bien méchant ni de péjoratif, lorsqu'il était appliqué aux "Electros".

Il avait pour origine que ce dépanneur apparaissait toujours "habillé" dans une taille, où tout le monde était torse nu, en short, et transpirait en raison de l'effort et de la chaleur.

Mais l'Electro lui, allait selon la demande, de galerie en galerie et donc de courant d'air en zone de chaleur ou d'humidité. Il avait par conséquent toujours besoin d'être habillé avec dans ses poches, ou accroché à son ceinturon, ou rangé dans son sac à outil, tout le nécessaire de dépannage en direct, dans les conditions et les endroits les plus improbables.

 

9 heures 40'

Arrivée de Ant... le boutefeu. On se connaît bien, on s'apprécie rien qu'au regard. "Sali Faulenza" qu'il me fait et je lui réponds tout à trac "Glück auf  Schissmon" (Chieur/trouillard) jeu de mot habituel  appliqué sans méchanceté aux boutefeux qu'en Platt on appelait : "Schies mann". On rigole et comme il n'est pas loin de 10H, on décide de casser la croûte.

On s'installe, assis côte à côte sur une planche à l'entrée de taille, en attendant que les mineurs aient fini le forage des trous du "Stoss".

Ant... y introduira ensuite ses explosifs, avant de crier pour que tout le  monde se mette à l'abri : "Achtung, es brennt E mohl" (Attention on tire !), et de déclencher le tir.

 

9 heures 45'

L'insidieuse "Faucheuse" rode déjà. Mon camarade Ant… ne sait pas qu'il lui reste moins de 20 minutes à vivre. Personne ne sait. 

Pour l'instant on rigole et je commence à lui raconter une histoire bien corsée en "Platt". Subitement, le "Panzer" (convoyeur à raclettes), qui évacue le charbon abattu par les mineurs, s'arrête. L'un des mineurs appuie sur tous les boutons disponibles. Rien, rien et toujours rien. Scheise (Merde) !!

Il donne un rageux coup de marteau sur le boitier de démarrage. Rien ! Ah la Saloperie ! Faut dire que les mineurs étaient toujours très énervés en cas de panne, car ils étaient payés au rendement et chaque minute comptait.

"Electrikaaa, Electrikaaaaa ! Es laaft nimééé..!" (Electriciennnnn ! ça ne marche pluuuus.!!) Je regarde, j'appuie... rien. Putain, c'est l'autre moteur au bout de la galerie à 100 mètres environ, qui doit être en panne.

Faut-il aller bordel, chier !

 

9 heures 50'

Sali Ant... et à tout à l'heure que je dis à mon copain, en prenant mon sac à outil pour commencer une pénible progression dans la "Cave" (Keller) de cette veine, d'une centaine de mètres de longueur. Fraîchement remblayée, elle ne fait que 80 cm de haut et c'est à la très disgracieuse marche des canards qu'il convient de recourir si on veut se préserver des cognages de tronche.

Ant... lui aussi, remballe son casse-croûte et commence à préparer ses explosifs.

Salit Fronz, dépêche-toi qu'il me répond, je procède au tir dans quelques minutes, mais tu seras assez loin, t'as rien à craindre.

 

9 heures 55'

Effectivement, je suis presque à 40 mètres d'éloignement du front de taille (Stoss), quand j'entends le tir suivie par la fumée et son odeur caractéristique.

Une boule de "Filasse" (déchet de coton, qui sert à tout) devant la bouche, je m'arrête quelques secondes pour filtrer la respiration de ces vapeurs nocives..

 

10 heures 00

Je suis au moteur arrière du convoyeur, en fin de  chantier. La panne est vite trouvée. Surcharge du moteur et déclenchement intempestif. Il suffit de réenclencher et de réarmer le coffret de commande

 

10 heures 05' environ

J'appelle le front de taille avec le Généphone (Télép.de chantier). Essaye, ça doit marcher que je hurle au gars qui décroche !

Pas de réponse : Alors t’essayes, putain !  Réponse étouffée ...

-L'Ant... est mort.

Quoi, qu'est-ce tu racontes, répète ! "Ant…  écrasé.. bloc  charbo...  mort..., et... "... liaison coupée.

Ça ne peut être qu'un effondrement du "stoss" en entrée de taille. Pas la peine de revenir, il y a bien 5 personnes sur place et je ne pourrai même pas y accéder après le tir.

La solution, remonter par les échelles de la "cheminée" d'aérage et de retour d'air en bout de taille, jusqu'au vieil étage 521, où je savais trouver un transformateur avec son téléphone.

 

10 heures 20'

Arrivée à l'étage 521, transformateur et téléphone pas loin. Ça marche.

J'appelle la voie de base. "SEPP", le permanencier, m'apprend que les secouristes viennent de descendre le corps d'Ant... IL est décédé quelques minutes après mon départ, après avoir été écrasé par un énorme bloc de charbon qui s'est détaché du toit (plafond) de la taille.

Plus tard, l'enquête, ne révélera aucune faute, ni aucune imprudence patente. Juste quelques améliorations techniques à mettre au point. La cause de l'accident restera comme souvent à la mine,  imputée, au destin, au sort, au "hasard"...

Je dois dire qu'en ce qui me concerne, le "Hasard" m'a été pour le moins favorable.

Oui, car quelques minutes auparavant, à côté de l'Ant… vivant, j'étais juste en dessous de ces 800 Kg de "Hasard", lorsqu'il a bien voulu m'appeler ailleurs.

Allez comprendre..

 

Arrêt de la pendule du temps..

Je vomis tout, même le casse-croûte que je n'ai pas mangé. J'éteins ma lampe et je masque le témoin de marche du  transfo qui ronronne son deuil en do mineur.., mmm.mmm…

Dans le noir absolu, je laisse aller ma colère et ma bruyante tristesse.

Lorsque je rallume ma frontale il est midi et je constate que les effets débordants de mon malaise ont disparu. Le rats avaient silencieusement déjeuné.

 

12  heures à 13 H environ

Je dois rejoindre le puits du très vieil étage 450 pour remonter au jour.

C'est loin. Il s'agit tout d'abord de grimper un plan "très" incliné et ensuite de marcher sur plusieurs kilomètres dans des galeries souvent abandonnées où fleurissent les panneaux "Danger de mort ou Passage interdit" etc...  

Ma grosse trouille; une panne de ma lampe dans l'une de ces vieilles galeries que plus personne ne fréquente et donc la confrontation au noir total.

Enfin j'arrive au puits où il n'y a d'effectif que ponctuellement. J'avise un téléphone qui me permet d'appeler le machiniste. Celui-ci m'engueule d'abord très copieusement et ça se termine par un tonitruant "Kesstufoula ?".

Quelques minutes après, il m'envoie la cage d'extraction pour me remonter au jour.

Plus tard il s'excusera.

 

fronz1.jpg

 

14 heures    

Lavé, récuré et coiffé, et après mure réflexion, je demande à être reçu par mon "Chef-Porion".        

En quelques minutes l'affaire est réglée. Je viens de présenter ma "Démission", à la grande surprise de ce Monsieur qui m'aimait bien, je crois.

Je lui explique mon coup de chance de la matinée et ma tristesse pour la dramatique disparition de mon copain Ant…

Je lui raconte aussi que dans cette taille, j'ai déjà perdu accidentellement une bonne partie de mon capital capillaire, frôlant l'accident grave.

Alors, ça suffit, il ne faut pas forcer le destin.

Je lui avoue enfin que sans rien dire à personne, je me savais depuis octobre reçu au concours d'entrée à l'Ecole Nationale de Police.

Dans ma poche une convocation du Ministère de l'Intérieur pour me présenter dans cet établissement le 4 Janvier 1965, soit 3 semaines plus tard.

Il m'a dit "Mach wie de willcht, vieleicht hachte recht. Glück auf".

(Fais comme tu veux, tu as peut être raison. Bonne chance).

Ma vie allait changer dans ce passionnant métier de Policier, dont "l'Ordinaire" consistait à gérer "l'Extraordinaire" des autres.

Surprenante aventure de 35 ans, et sans regret, tout compte fait.

Plusieurs affectations et quelques concours plus tard, mes fonctions en cette fin des années mille neuf cent quatre-vingt, me font redescendre à la mine pour des raisons d'enquêtes, mais aussi avec des délégations de visiteurs. Les règles de sécurité étaient certes améliorées, mais trop souvent encore bafouées par les dangereux impératifs du rendement, précurseur d'une fermeture prochaine.

Dans ces galeries, j'ai toujours espéré voir mon ami "Ant…" pour lui raconter la fin de mon histoire drôle (Witz), trop brutalement interrompue par la "Camarde" tueuse.

Lui,  je ne l'ai jamais revu. Mais dans des niches fleuries au détour des galeries,  j'ai parfois admiré la statue de Sainte BARBE, Patronne des Mineurs.  

BARBE, comme toutes les professionnelles de la foi, tenait les mains jointes en prière, son regard extatique rivé au ciel.

Mais cette Dame, vraisemblablement d'une grande bonté, semblait bien soucieuse.

Peut-être à cause de tous les morts et ces catastrophes qu'elle n'avait pas réussi à éviter aux courageux mineurs qui lui faisaient  pourtant confiance...

Je sais que L'Ant... aussi, vénérait cette Dame avec une foi sincère. Or, fort curieusement, c'est votre serviteur, "mécréant" comme il est interdit de l'être dans certains pays trop ensoleillés, que BARBE choisit d'épargner ce jour-là.

Vous ne m'ôterez pas de l'idée que lorsqu'on n'y comprend plus rien, il vaut mieux admettre que les voies du Seigneur sont impénétrables. C'est très pratique.

Jean-François Hurth, Alias Fronz  (Mai 2018)

 

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28/04/2018
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Parlez-nous de vous : Auguste Calamia

Auguste Calamia nous fait part dans le récit ci-dessous du long périple qu'a connu sa famille entre la Tunisie, l'Algérie, la Sicile, les baraques de la Ferme de Schoeneck en Lorraine pour finalement arriver au Canada en 1956 où il s'est définitivement installé pour y fonder sa famille.

Comme tous ceux de nos amis qui ont vécus à la Ferme de Schoeneck, il a gardé une tendresse toute particulière pour cet endroit qui a su les accueillir et leurs a permis de survivre en leur offrant du travail et un gite. Clément Keller.

 

♦ ♦ ♦ ♦ ♦ ♦ ♦ ♦ ♦ ♦ 

 

C’est grâce à nos parents et à la France...

J’aimerai à mon tour, vous raconter l’histoire d’un immigrant clandestin, ceux que l’on appelle aujourd’hui les ‘migrants’ mais sans faire d’amalgame avec ce qui se passe de nos jours…

Mon père avait été expulsé d’un protectorat français, la Tunisie, à cause de la guerre et de l’alliance de l’Italie avec les forces de l’Axe. Il ne pouvait de ce fait immigrer légalement en France mais avant d’être expulsé de Tunisie, mon père avait dû passer trois ans dans un camp de concentration en Algérie, près de la frontière tunisienne dans le désert du Sahara où les italiens avaient été internés par mesures de précaution.

Tous nos biens avaient été confisqués et ma mère a dû se débrouiller toute seule pendant ces trois années pour faire vivre ses trois enfants. A cette époque j’avais six ans, mon frère François sept ans et demi et ma sœur Pâquerette un an. Maman faisait du repassage, c’est-à-dire qu’elle repassait les uniformes des soldats alliés qui campaient au village et c’est ainsi qu’elle réussit tant bien que mal à s’en sortir.

En 1945 nous fûmes expulsés et, à cause de cette ‘tache’ dans son dossier, mon père ne put immigrer légalement en France. Rien de concret ne se présentant à l’horizon en Sicile, il décida d’employer les grands moyens et, avec la complicité d’un ami, il partit pour la France mais en tant que ‘clandestin’.

Aujourd’hui, lorsque vous traversez la frontière, on vous accueille de l’autre côté et on vous prend en charge, ce fut totalement différent pour mon père.

 

Mais comment a-t-il quitté la Sicile? Voici la recette :

 

1-  Apporter avec soi le strict nécessaire

2-  Sauter dans un wagon de marchandises

3-  Se faire aider moyennant finance par quelques cheminots

4-  Après une semaine arriver enfin à la frontière

5-  Se faire cueillir par les gendarmes (côté français)

6-  Refuser de se faire renvoyer en Italie

7-  Accepter les conditions de la France, c’est-à-dire accepter également d’aller travailler dans les mines de charbon de Lorraine.

 

Voilà donc une famille de commerçant jadis prospère ayant tout perdu, comme toujours à cause de la guerre dont le père dut travailler au fond de la mine à - 800 mètres dans des conditions difficiles mais reconnaissant à la France de lui procurer du travail et du pain pour nourrir sa famille.

Mais papa avait un rêve et ce rêve c’était de se relancer dans les affaires, chose impossible en ce temps-là car il fallait se faire naturaliser pour avoir ce droit.

A cause de certains empêchements, cela prendrait trop de temps pour réaliser son rêve nous disait-il aussi nous fûmes convaincus mon frère et moi de tenter notre chance autrement et, comme beaucoup de jeunes en ce temps-là, notre rêve s’appelait le rêve américain.

Notre décision était prise, nous allions traverser la grande mare…

 

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 Photo souvenir faite à l'endroit où se situait la baraque de la famille Calamia

 

 

Ferme de Schoeneck, juin 1956

Lors d’un soir de bal à la salle Jager à Stiring-Wendel, mon frère François et moi prîmes la décision (et quelle décision !), de tenter notre chance en Amérique.

Nos parents avaient avancé le dépôt pour l’achat d’une maison à Schoeneck ainsi que l’achat d’une automobile mais notre décision était prise, nous allions quitter ce coin de Lorraine que notre famille aimait, au point que l’achat d’une maison et d’une auto fut insuffisant pour nous faire changer d’idée. Il me semble d’ailleurs avec le recul du temps que telle était notre destinée.

Nous partîmes quelques jours plus tard, François et moi pour Metz aux différents consulats et fîmes des demandes pour immigrer soit aux USA, au Canada et même en Australie. Nous nous sommes dits : le premier pays qui nous fera signe, c’est là qu’on ira. Et c’est le Canada qui nous a informé le premier.

Nous savions qu’aux États-Unis c’était presque  impossible, vu que les États-Unis acceptaient un nombre incalculable de familles venant de pays conquis par la Russie, (comme la famille de Joe Surowieki) qui fuyaient le régime communiste.

Pour nous cela prendrait près de cinq ans pour avoir une chance d’aller aux USA et l’Australie appliquait à peu près les mêmes règles concernant l’immigration.

C’est donc le Canada qui remporta le premier prix à la loterie des frères Calamia…

Imaginez la chance pour un pays qui met la main sur deux frères, un de dix-huit ans et l’autre de 20 ans, avec des études complétées en France et un bon métier en poche.

Pas besoin de former ces gars-là, ils arrivent tout éduqués ! Quelle richesse pour le pays qui nous accueille, pas besoin de payer quoi que ce soit. Nous avons payé notre voyage et avions trois cent dollars en argent de poche pour subsister environ six mois sans travail et sans que l’on vive aux crochets du gouvernement canadien.

Quand je vois ce qui se passe aujourd’hui, ce n’est pas pareil du tout. Mais je m’égare un peu…

Entre le premier contact au consulat canadien de Metz, la visite médicale à l’ambassade canadienne de Paris et l’octroi du visa, un mois et demi se sont écoulés (de la mi-juin à la fin août).

Les départs vers Montréal se faisaient en bateau à partir du port du Havre et la seule date de départ disponible était le 2 novembre 1956.

Ce jour fut le plus triste de notre jeune vie.  Là tout devient flou et je ne me souviens plus de rien ou presque si ce n’est d’avoir dit adieu à tous mes amis, d’avoir embrassé ma blonde (ma chérie du moment) Emilie Villemen, mes parents et ma petite sœur Pâquerette.

Puis plus rien… C’est comme si on mourait tout à coup.

Donc après cinq jours de tempête et une journée plus calme à voguer sur le St-Laurent, nous sommes arrivés à Montréal vers 16h30 le 8 novembre 1956.

A cette heure de la journée, à Montréal au mois de novembre, la nuit est déjà tombée et il fait sombre.

Personne à notre rencontre… Nous versons quelques larmes mais il faut y aller.

Nous nous dirigeons vers la gare proche du port, car nous devons prendre le train à minuit, direction Toronto situé à 600 km de Montréal, A 8h le lendemain matin il a fallu chercher un gîte que nous avons trouvé dans le quartier de la ‘petite Italie’. C’était un samedi, et nos hôtes étaient des siciliens établis à Toronto depuis près de cinq ans.

Le lundi nous nous sommes présentés aux bureaux de l’immigration et le même jour je fus engagé par la Canadian Trailmobile, une compagnie qui fabriquait les boîtes et les châssis des camions de transport.

Tout se faisait en anglais, si bien qu’aujourd’hui on se demande encore, pourquoi l’ambassade canadienne de Paris nous a envoyés à Toronto et pas à Montréal vu que Montréal était  une ville a majorité francophone.

Nous y avons vécu  6 mois et avons déménagé à Montréal, où nous pouvions parler français et aller danser et courtiser les filles (!)... J’ai travaillé pendant cinq ans dans le domaine de la construction de chauffages et de climatisations, et puis je me suis souvenu que l’Amérique était le pays des opportunités (A Land of Opportunity) et j’ai changé de métiers plusieurs fois. J’ai été vendeur d’Encyclopédie, vendeur de portes et fenêtres puis représentant pour une compagnie d’assurance.

Puis j’ai fait la connaissance de Denise Trépanier, descendante de colons français arrivés de Normandie au Canada en 1647, et, après deux ans de fréquentation nous avons convolé en justes noces le 2 septembre 1961.

De notre union sont nés  trois enfants : Jean 55 ans, Chantal née en 1964 décédée depuis le 15 novembre, 2016 Richard 51 ans et nous sommes grands parents de six petits-enfants, Annie 28ans, Steve 26 ans, Ianick 22 ans, Kassane 26 ans, Axelle 23 ans et Anthony 9 ans.

Comme vous pouvez le constater nous n’avons pas chômé. J’ai enfin trouvé ma niche dans le mobilier haut de gamme pour la Compagnie Fraser Bros. Ltd. J’y ai travaillé pendant 36 ans en débutant dans cette branche comme vendeur, puis j’ai gravi les échelons pour devenir Directeur des achats puis Directeur Général, ce qui m’a permis de visiter les marchés américains tels que Chicago, Greensboro, High Point, New York ainsi que Montréal et Toronto sans oublier l’Italie, l’Espagne, l’Angleterre et la France. Je suis retraité depuis mai 1998, et je viens de fêter mes 80 ans. Nous sommes également membres d’un club de golf  et nous jouons 3 à 4 fois par semaine.

Il faut que je vous dise qu’à part le golf j’ai eu comme passions la chasse et la pêche et j’ai fait quelques voyages inoubliables tels que ceux qu’on voyait au cinéma.

J’ai pêché dans le lac Huron (un des cinq grands lacs), j’ai fait deux voyages en hydravion dans le grand Nord Québécois en Gaspésie, au Lac St-Jean et un peu partout au Québec… Que voulez-vous, je suis un passionné et c’est rare que je manque une émission de chasse et pêche à la télé. Je dois vous dire aussi que j’ai délaissé la plupart de ces passe-temps pépères pour m’adonner à la pétanque que j’ai pratiquée entre les parties de pêche, la chasse et le golf.

Vous conviendrez qu’à mon âge, le seul sport non violent qui me reste c’est ce dernier… (Bonne mère !).

D’ailleurs, depuis 16 ans maintenant, j’organise dans le parc à l’arrière de notre maison un tournoi de pétanque qui, bon an mal an, attire une soixantaine de joueurs, membres de la famille et ami(e)s de la famille. Je vous ai envoyé quelques photos de ces mémorables journées qui se terminent généralement dans un bon resto devant un plat succulent et une bonne bouteille de vin de Moselle…

Aussi, permettez-moi chers amis, de lever mon verre à votre bonne santé, à mes meilleurs souvenirs et de vous remercier de nous avoir accueillis dans votre beau coin de France.

 


 

Mes parents ont réalisé leur rêve.

Aussitôt arrivés au Canada mon père s’est lancé avec succès dans les affaires, à Montréal pour débuter, puis à Toronto, avec un magasin spécialisé dans la lingerie pour enfants (garçons et filles) de 0 à 14 ans.

Le magasin se trouvait dans la petite Italie, là où nous avons logé quand nous sommes arrivés à Toronto.

La bonne marche de cette affaire leur a permis de faire l’achat de leur première maison.

Ce qui est triste dans leur histoire c’est qu’ils sont malheureusement décédés assez jeunes et qu’ils n’ont pas pu en profiter pleinement. Quel dommage…

Pour ceux qui ont connu mon frère François, ce dernier a préféré faire sa vie à Toronto où il a travaillé tout d’abord comme carreleur-mosaïste, puis comme moi, il a décidé de changer de métier, et a travaillé comme vendeur pour un grand magasin spécialisé dans le matériel de décoration et de rénovation tel des papiers peints, de la peinture etc.

La Compagnie se nommait St-Clair Wall Paper & Paint. Après une dizaine d’année comme vendeur, François possédait quatre succursales dans le grand Toronto. Il est marié, a deux fils et six petits-enfants. Ma sœur Pâquerette vit aussi à Toronto, elle est maman de deux filles et grand-mère de quatre petits-enfants.

Et même si c’est le Canada qui a été légèrement avantagé nous n’avons jamais oublié que c’est en France, en Lorraine et en Moselle que nous avons été éduqués et formés.

Merci de tout cœur et sachez que nous conserverons un souvenir impérissable de nos années passées dans votre Schoen-eck (beau coin) de Lorraine. Auguste Calamia, avril 2018.

 


 

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27/04/2018
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J.L. Miksa : Manfred Mertes, un talentueux maquettiste

Nous sommes déjà en mars, les fêtes de fin d'année sont loin derrière nous, presque oubliées et je me rappelle de ma promesse d'effectuer un reportage consacré à monsieur Manfred Mertes.

Cet homme n'est autre que le passionné constructeur de la maquette du Puits Saint-Charles de Petite-Rosselle.

J'appelle mon ami et photographe attitré, Walter Heitzmann, afin qu'il convienne d'un rendez-vous avec notre personnage. Rendez-vous est fixé, la date est arrêtée et Walter passe me prendre mais avant de prendre la route, il m'offre des œufs fraîchement pondus par ses poules, j'en suis un peu gêné mais le cadeau est accepté avec plaisir.

Nous arrivons un peu avant l'heure à notre lieu de rendez-vous et j'aperçois déjà devant la porte du bâtiment de l'association une silhouette que je reconnais. C'est Manfred qui nous attend. Il est vêtu d'un manteau car il fait encore un peu froid et même de loin je devine les flexibles de plastique qui s'échappent d'un appareil pour lui apporter de l'oxygène au plus près de ses narines. C'est une image difficile à regarder, je suis troublé mais je ne dois pas le montrer. Walter va garer sa voiture alors que je sors saluer Manfred. Il possède les clés de la porte du bâtiment et nous nous rendons dans la salle de réunion. Chacun se met à l'aise, je le sens tendu, pour le rassurer je lui explique ce que je souhaite faire avec lui en cette après-midi. Un reportage sur ses talents de maquettiste et de l'ancien mineur de fond qu'il a été.

Je sors mes papiers et mon stylo et commence à poser mes questions.

 

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Monsieur Manfred Mertes à gauche

 

Très vite notre homme se lâche dans de nombreuses narrations sur le déroulement des métiers qu'il a exercé, je sens la passion et l'amour du métier encore intacte malgré les nombreuses années qui se sont écoulées depuis sa retraite. Je vois un homme méticuleux, qui fait dans la dentelle, n'oublie aucun détail, cite des noms de machine, de méthodes d'exploitation, il me dessine même un chantier du fond.

Là je comprends mieux pourquoi il adore réaliser des maquettes aussi soignées et précises. Bien sûr que je connais un peu la marche de tout ce qu'il m'explique, mais je ne peux le freiner dans son discours et savoure chaque parole qui sort de sa bouche, en voici un petit compte rendu.

Manfred est né en juin 1939 à Petite-Rosselle dans une modeste famille de mineur qui occupe un logement rue de la Montée, celle qui mène au Puits Saint-Charles. Il passe une enfance aimante auprès de ses parents, va au collège Moderne de Forbach, mais comme beaucoup de fils de mineurs à cette époque, il veut intégrer cette industrie minière.

C'est à 14 ans, en culottes courtes comme il le dit, qu'il va débuter dans l'entreprise qui réserve aux jeunots un métier bien particulier, celui du triage du charbon !

Il est apprenti-mineur au triage de 14 à 16 ans. Chaque jour il voit défiler devant lui une bande de transport avec du charbon et d'autres produits qu'il doit éliminer de la bande.

Ce sont des pierres de schiste, du bois, des morceaux de matériels divers ayant servi à l'exploitation. Cette période est entre-coupée par des stages de formation au métier de mineur, qui sont dispensés au centre d'apprentissage du Puits Simon de Forbach.

De 16 à 18 ans il poursuit son apprentissage au fond de la mine où il effectue des travaux hors tailles d'exploitation. Il est occupé au transport, au nettoyage et autres charges utiles permettant la bonne marche de l'exploitation du charbon. Cette deuxième période est elle aussi entre-coupée de stages au quartier école du Puits Gargan à Petite-Rosselle dans la mine image. Dans d'autres sièges la mine image est au jour, mais ici elle est au fond et de son temps, c'est dans des chantiers réels en exploitation au Puits Gargan, soit en taille montante, chassante ou en dressant, que les apprentis mineurs sont formés.

Une fois son CAP de Mineur en poche à l'âge de 18 ans, il est affecté dans une taille montante en exploitation au Puits Saint-Charles comme boiseur. Tous les travaux sont encore manuels : le charbon est évacué à la pelle (soit dans un engin de déblocage, soit vers des couloirs oscillants ou un convoyeur blindé), le soutènement provisoire ainsi que le définitif est en bois. L'avancement des chantiers dans ces tailles se faisait en trois phases.

La première consistait à faire le havage d'une saignée sur toute la longueur du front de taille, de la foration avec mise en place d'explosifs et au tir de la zone havée.

Les tirs étaient réalisés soit par explosifs couche améliorée (pas de dynamite), soit par tirs à l'Armstrong par air comprimé sous très haute pression (800 bars).

La deuxième phase était consacrée au déhouillage (enlèvement du charbon) et à la pose du soutènement sur toute la longueur du chantier.

La troisième phase servait au ripage du convoyeur blindé, à la préparation du bassin de remblayage et au remblayage hydraulique (le comblement du vide laissé à l'arrière taille par l'enlèvement du charbon).

Durant cette période de ses débuts à la production démarrent les chantiers avec des haveuses à disque. Ces disques pouvaient être assemblés pour former un tambour sur le bras de la haveuse. Ces dernières étaient déplacées à l'aide d'un treuil et d'une chaine de halage qui était fixé à une butte d'ancrage (principe du cabestan). Cette chaine pouvait s'avérer très dangereuse lorsque la haveuse accrochait alors que le treuil continuait à tirer sur elle, laissant du mou derrière la haveuse, et quand le point d'accroche venait à céder, la haveuse faisait un bond vers l'avant ce qui entrainait un coup de fouet de la chaîne.

Cette situation, Manfred l'a vécue. Il a eu la chance inouïe de n'avoir qu'une blessure, certes sérieuse au crâne dont on en voit encore les grandes cicatrices, mais ce coup de fouet aurait pu avoir des conséquences fatales à quelques centimètres près. Sainte Barbe veillait sur lui ce jour-là.

Par la suite ce sont les haveuses S16 Anderson qui prendront le relais, Manfred quant à lui est affecté au remblayage pneumatique. Ce type de remblayage était exécuté au moyen d'une remblayeuse pneumatique pourvue de conduites de 150mm de diamètre qui amenaient des schistes concassés et calibrés, en les propulsant sous une pression de 5 à 6 bars jusque dans les zones déhouillées. Ces schistes étaient amenés jusqu'auprès de la station de remblayages par des convoyeurs à bandes depuis un point proche des chantiers où ils avaient été au préalable culbuté des berlines descendues du jour.    

A partir du début de l'année 1960, il occupera le poste de haveur (celui qui conduit une haveuse) jusqu'en 1962 où il intégrera l'école de maîtrise du 1er degré.

Pour y arriver il a dû 2 fois par semaine suivre des cours pendant une année, en dehors de ses heures de travail, avant de passer et réussir le concours d'entrée. L'école de formation des porions qu'il intègre est au Puits Saint-Joseph. Cette formation durera deux ans.

La première année il fait un stage pratique au fond dans un autre siège que celui d'origine, la deuxième année les stages pratiques se feront dans son siège d'origine.

Au terme de cette année, en 1964 il est diplômé porion 1er degré et réintègre le Puits Saint-Charles jusqu'en 1965, précisément le 7 juillet, date à laquelle il est muté au Puits de Marienau (à cause de la fermeture programmée de Saint-Charles au cours du deuxième semestre de cette même année).

Il assumera cette responsabilité de porion jusqu'en 1972 où après une fois encore, une année de cours préparatoires et un autre concours, il fait son entrée dans l'école des Mines de Forbach pour y suivre la formation d'agent de maîtrise fond 2ème degré, avec en plus une formation en électromécanique.

L'année 1973 le verra nommé porion chef de quartier, grade qu'il gardera jusqu'en 1979, année durant laquelle il accédera au rang de sous-chef porion.

Mais son ascension ne s'arrête pas là !

En 1985 il suit pendant quatre mois la formation d'agent de maîtrise fond du 3ème degré au Puits II à l'Hôpital et devient chef-porion en 1986.

Il exercera cette responsabilité jusqu'en 1988, date à laquelle sa hiérarchie le sachant atteint de sérieux problèmes pulmonaires, souhaite qu'il poursuive une activité professionnelle dans un milieu moins agressif et lui demande de quitter le fond pour le jour.

Cette proposition ne lui convient pas, mineur de charbon dans l'âme, il ne se voit pas travailler au jour loin de sa famille du fond et il choisit de tirer sa révérence en prenant une retraite bien méritée le 1er juillet suivant de cette année 1988.

C'est là que commencent ses galères, allant de visite médicale en visite médicale, tantôt vers les hôpitaux locaux, tantôt à Nancy auprès de médecins experts. Mais notre homme ne se laisse pas abattre, il s'occupe… Il donne un coup de main au Musée De Wendel. Il range le matériel, organise des expositions, des visites avec quelques anciens mineurs retraités comme lui. C'est ensuite l'association des amis du Puits Saint-Charles qui retient son attention et l'attire dans ses filets dont il devient un membre fervent. C'est là un retour vers son premier Puits. Vers sa ville qui l'a vu grandir, où il habitait dans la même maison avec ses parents rue de la Montée, y compris deux années avec son épouse après son mariage, avant d'obtenir un logement rue de la Pépinière qu'il quittera en 1987 pour s'installer à proximité du Puits Marienau rue des Moulins à Forbach.

En plus de ces quelques occupations liées à la vie associative, Manfred poursuit son travail de maquettiste qu'il maîtrise parfaitement. Il a depuis toujours cette passion et a réalisé de nombreuses maquettes dont tout un ensemble de réseaux ferroviaires qui occupe une grande cave dans le sous-sol de sa maison. Il adore créer, façonner, positionner toutes ces miniatures, car pendant ce temps la maladie est oubliée, la souffrance aussi !

Comme il est doué, l'idée lui vient de se lancer dans la réalisation d'une maquette du Puits Saint-Charles qu'il connait parfaitement. Il réalise ainsi à partir de 1998 jusqu'en 2003 plusieurs modules de l'immense maquette. En 1999 il livre le premier module à l'association des amis du Puits saint-Charles et continue à la maison les suivantes, au gré de ses capacités physiques. Les premiers modules donnent lieu à une carte postale dont il annote le dos par ces lignes " Témoignage du passé cette maquette retrace la vie de nos ancêtres, nos parents, une partie de moi-même que je suis heureux de partager avec…".

 

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La carte postale

 

Généreux notre Manfred, il offre tant de travail et de peine à tous ceux qui veulent bien venir en profiter, gratuitement va sans dire, dans la salle d'exposition des amis du Puits Saint-Charles à Petite-Rosselle.

Cette maquette est si belle et réaliste, faite d'après des plans de géomètres pour respecter scrupuleusement les dimensions et dispositions, qu'elle a été courtisée par des responsables nationaux du Musée d'Orsay à Paris, où elle a séjourné en 2004 ainsi que dans la ville de Hayange dont les élus ont voulu offrir à leurs administrés ce superbe travail qui représente l'ensemble du Puits Saint-Charles et quelques habitations de la cité minière attenante. Hayange, ville des hauts fourneaux, des mines de fer, patrie des gueules jaunes, doit, tout comme Petite-Rosselle beaucoup à la famille De Wendel.

Voilà notre homme aujourd'hui à presque quatre-vingt balais au sortir d'un long cycle où il s'est vu dépérir, où il a eu peur de devoir nous quitter, où il a effectué tant de séjours dans les hôpitaux, où il a perdu toutes ses forces... "J'étais si faible à un moment donné que c'est mon fils qui venait me nourrir à la petite cuillère à l'hôpital", me dit-il. 

Durant ce cycle maudit il a connu une souffrance indescriptible mais le voilà maintenant apaisé. En effet, depuis qu'il a été équipé en appareils d'aide à la respiration il "revit" !

Dans son domicile il dispose de deux cuves de 80kg d'oxygène d'où part un long tube de plastique qui lui permet de se rendre dans les pièces de la maison tout en ayant cet apport d'oxygène qui lui est indispensable.

Ces cuves sont remplies chaque semaine de ce précieux trésor que réclament inlassablement ses poumons. Il a aussi à sa disposition un appareil portable pour lui permettre de sortir de chez lui. Cet appareil contient 5kg d'oxygène, ce qui lui donne une autonomie de 3 heures et demi. Il dispose d'un petit chariot pour emporter un autre appareil du même genre qu'il peut soit porter à la main soit à l'épaule en bandoulière. Ainsi paré il peut rester presque 7 heures hors de sa maison. Mais plus jamais, de jour comme de nuit, il ne peut se passer de cet apport vital d'oxygène.

J'imagine ses nuits terribles, pendant lesquelles il doit porter un masque afin d'avoir une "VNI" (ventilation non invasive). Toutes les nuits il doit endurer le port du masque et supporter les bruits et la gêne occasionnée de ce fait.

Et pourtant jamais il ne se plaint. Au cours de tout notre entretien je n'ai entendu aucun râle, aucune agression dans la voix, aucune colère contre qui que ce soit, il dit aller "bien" depuis qu'il est appareillé ainsi. Et même si la triste maladie de son épouse qui doit être dyalisée trois fois par semaine est une autre et difficile épreuve, ils vivent ensemble et j'ai compris que sa discrétion sur le sujet était à la mesure de son courage, de leur courage.

L'instant devient grave, il me faut une diversion aussi Je lui demande alors quelle a été sa plus belle émotion récente et il m'a répondu sans hésiter : "C'est quand j'ai pu voler dans l'avion piloté par mon petit-fils de 19 ans qui suit des études au lycée Faber de Metz et rêve de devenir pilote de chasse. Avant qu'il ne passe son brevet de pilote je lui ai dit que je voulais être le premier à voler avec lui et cela s'est fait, j'en suis fier".

Quelle simplicité, quel beau parcours, quelle leçon de vie. Mais son appareil lui dicte de nous quitter, il s'épuise plus vite que notre homme, Walter nous demande d'aller au pied du Puits Saint-Charles pour prendre une dernière photo. Nous sortons, il me parle de ses deux enfants et deux petits-enfants pendant que nous marchons lentement, la distance est plus longue que prévue, Walter l'encourage à faire encore quelques mètres, je vois que cela n'est pas facile pour lui, mais nous y parvenons et prenons la pose pour garder un souvenir de cette journée puis nous retournons vers son véhicule.

Le vent se lève et Manfred met sa main devant son nez : "c'est le pire qui puisse arriver, le vent chasse l'oxygène qui s'échappe du tube", me dit-il.

Lorsqu'il arrive à sa voiture, il s'y engouffre rapidement pour rester à l'abri de son nouvel ennemi. Je le regarde et j'ai à cet instant le sentiment qu'il est heureux, qu'il est encore dans son récit, qu'il a oublié son appareil. Walter et moi le saluons, nos salutations sont chaleureuses, il démarre sa voiture et après un denier salut de la main qu'il nous envoie depuis sa voiture il disparait au coin de la rue.

Je reste pensif, en admiration devant cet homme qui a eu une carrière bien remplie.

Il a franchi tous les échelons, depuis apprenti trieur en culotte courte, au très respecté poste à grandes responsabilités de chef porion. Mais aujourd'hui j'ai vu deux personnes, le mineur qu'il est resté dans l'âme et l'homme que la maladie fait plier, mais qui tient bon.

Ce dur métier de mineur a fait de beaucoup de nos jeunes hommes des êtres "cassés" qui méritent tout comme Manfred mon respect, notre respect à tous. 

 

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Manfred et moi au pied du Puits Saint-Charles 1

 

Pendant que nous rentrons en voiture avec Walter, nous parlons de lui, de sa brillante carrière et de son courage. Je lui dis avoir été frappé par son perfectionnisme, tant dans les explications qu'il donnait en posant des mots justes, que dans le croquis du chantier du fond qu'il a dessiné et annoté devant moi. Ce croquis est clair, net, précis, la calligraphie est belle, les explications données avec patience, quel homme…

Glück auf Manfred ! Photos Walter Heitzmann, rédaction JL Miksa le 12/03/2018

 

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06/04/2018
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