NOSTALGIA, le blog qui fait oublier les tracas...

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Clément Keller : Schoeneck, le beau coin (3)

Alléluia ! Il marche et il parle…

A force d’insister, de tituber et de m’agripper à chaque meuble se trouvant sur mon chemin, je réussis un beau matin de novembre à marcher sans l’aide de personne.

Quelle journée mémorable ! Tous les membres de la famille se félicitaient de cet événement  exceptionnel et Oma rayonnait de bonheur.

- Comme il garde bien l’équilibre ! Vous avez vu comme il met bien ses pieds l'un devant l'autre… Quel enfant intelligent ! Et dire qu’il n’a même pas 1 an !

- De Clémau, das werd E mool E grosser Schpatzierer, luh mool wie dea schunn so scheen tabbe konn  !  (1)

Maman, elle, semblait bien plus pragmatique…

Bien sûr elle était heureuse de voir son rejeton marcher tout seul, mais pourquoi diable n’y serait-il pas arrivé ? Il n’avait aucun problème particulier et presque tous les enfants à cet âge commençaient à faire leurs premiers pas. Elle n’y voyait donc rien d’extraordinaire mais s’inquiétait plutôt à l’idée que je pouvais me brûler en touchant la cuisinière à charbon qui ronflait dans le coin de la pièce ou arracher la queue d’un des chats de la famille…

 

cuisiniere.jpg

 

Quoi qu’il en soit, je marchais. Entre mes bouillies de pommes de terre-carottes parfois agrémentées d’une tranche de jambon passée à la moulinette, mes biberons de lait de chèvre, de Zucker wasser (eau sucrée) ou de Fenschel Tee (thé au fenouil), mes siestes quotidiennes et le tripotage intensif de tout objet se trouvant à portée de mes mains, je m’épanouissais tel une fleur arrosée tous les jours avec amour et précautions.

J’avais vaguement essayé vers l’âge de 7-8 mois d’émettre quelques sons à l’attention de mon entourage, mais apparemment, je ne parlais pas encore la même langue que le reste de la famille. Chaque fois que j’émettais un borborygme pour essayer d’entrer en contact avec ceux de mon entourage, ces derniers me regardaient en souriant, hochaient la tête, me faisaient un ou deux guili-guili et disaient :

- Ea will ebbes soohn, awa ma feschdeet ne nit… Guell du willscht ebbes soon ?

- Ei jo… So E lives Kind… Ei was willa donn ? Sah mol OMA, guell, du willscht mit de Oma schwètze, Ei joo... Dei liwi Oma hoicht yo... ? (2)

Cela  énervait un peu maman car elle ne voyait pas pourquoi j’aurais particulièrement voulu parler à grand-mère et pas à elle, mais Oma insistait jusqu’à ce fameux matin où, alors qu’elles étaient penchées toutes deux sur mon berceau au réveil, je les gratifiais en souriant d’un sonore :

- MAAA !

Interloquées toutes deux se regardèrent et grand-mère s’écria :

- Héaschdde, er hat OMA gesaat !…

- Nee,er hat Mama gesaat rétorqua maman…

- Nee… das war Oma gonz daïtlich Oma…

- Nee Mama… 

- Doch, Oma ich honn’s genau gehéat…

- Mama … Oma! Mama... Oma... Mama... Oma... (3)

Maman abandonna et laissa grand-mère gagner la partie. Elle savait que toute discussion avec sa belle-mère était perdue d’avance et, comme elle était pour la paix des ménages, elle préféra botter en touche et jouer l’apaisement.

Personnellement je m’en fichais. J’avais simplement essayé de leur dire que j’avais faim mais comme personne ne semblait me comprendre je fis mien le vieil adage 'qui dort dîne' et me rendormis en souriant…

Sur le plan strictement gastronomique je constatais également quelques améliorations.

J’avais maintenant droit de temps à autre à une banane écrasée mélangée avec un petit beurre Thé Brun que maman achetait au magasin Coop situé à quelques dizaines de mètres de chez nous.

C’était un progrès notable et je dois avouer que je préférais de loin le goût de la banane à celui des carottes-pomme de terre habituelles. Je le faisais d'ailleurs élégamment savoir en recrachant une cuillère sur deux de ce mélange pour légumivores. 

Même le vieux truc 'une cuillèrée pour papa... une cuillèrée pour maman... une cuillèrée pour Oma...’ avait de plus en plus de mal à fonctionner.

Mais la nature faisait bien les choses, et, tel un arbuste protégé dans une pépinière, je grandissais et m’épanouissais au fil des semaines et des mois.

A force d’assembler des syllabes, d’abord dans le désordre puis de façon un peu plus cohérente, je commençais tout doucement à me faire comprendre.

La machine était lancée et, sauf imprévisible incident de parcours, plus rien n’allait arrêter le déroulement de ce qui était certainement déjà écrit dans le grand livre de ma toute récente petite vie...

 

* * * * * * * * * * 

 

Quelques semaines plus tard, toute la famille allait fêter mon deuxième anniversaire.

J’étais presque un ‘grand’ et cette année là, à Noël, je pris conscience pour la première fois que papa décorait tous les ans un arbre qu’on appelait le ‘Krichtboom’ (4).

Comme la plupart des habitants du village, c'est muni d'une scie, d'une hache et d'une lampe de poche que mon père partait de bon matin, vers la mi-décembre, au coeur de la forêt afin de couper sur pied le jeune sapin qui allait faire la fierté de toute la famille.

Vers le milieu du mois, le choix était encore grand et l'heure matinale était idéale car les gardes-forestiers ne patrouillaient pas encore à travers les sentiers du bois.

En général, la "chasse" au sapin durait une petite heure et le soleil n'était pas encore levé lorsque papa regagnait la maison, traînant derrière lui le plus magnifique exemplaire de pinacée que la forêt de Schoeneck comptait en son sein. A l'époque j'ignorais encore que le mot sapin venait du latin sapinus, lui-même dérivé de sapa, la sève, et de pinus, le pin. Mais ça, même papa s'en foutait, le plus important était de rentrer sans avoir à payer d'amende et d'avoir ainsi un magnifique exemplaire gratuit de cet arbre qui annonçait la naissance du Christ...

 

sapin.jpg

 

Sans plus tarder, une fois sec, retaillé et fixé dans son lourd socle en fer, l'arbuste rejoignait sa place d'honneur habituelle dans le petit salon. Maman avait déjà sorti de l'armoire les cartons dans lesquels se trouvaient les décorations rangées en début d'année. Ensuite, papa attachait aux branches une multitude de boules brillantes et colorées en râlant comme un charretier lorsque l'une d'elles tombait par terre et se cassait en mille morceaux.  

Moi, ça me faisait rire et ses mélodieux jurons 'Dounavedda ! Veflixt unn zugenähd ! Leck doch die Katz am Asch !' (5) résonnent encore aujourd'hui dans ma tête... 

Après les boules, c'était au tour des guirlandes dorées ou argentées suivies par les petites bougies colorées qui dégageaient une fumée âcre lorsqu’elles étaient allumées.

Pour parfaire le tableau, il accrochait encore des tiges métalliques longues et grises qu’il allumait à l’aide de son briquet et qui faisaient ensuite plein d’étincelles. J’avais eu un peu de mal a dire le nom de ces machins car, dans notre parler local le Platton appelait ces cierges magiques des Schpritzkéatsse

Au Scrabble avec une case ‘lettre compte triple’ et une autre ‘mot compte double’ on aurait aisément fait 60 points d’un seul coup, mais, à l'époque, on avait bien d'autres soucis que de jouer au Scrabble !

Le Krichkindsche (6) pouvait enfin débarquer, tout était prêt et des odeurs épicées inconnues s'échappaient maintenant du four de la cuisinière dans laquelle un feu d'enfer ronflait du matin au soir. A suivre...

 

 Pour lire le chapitre 1 : CLIQUEZ ICI

 Pour lire le chapitre 2 : CLIQUEZ ICI

 Pour lire le chapitre 4 : CLIQUEZ ICI

 

 

 

(1) Le Clément deviendra un jour un grand promeneur, regardes comme il marche bien !

(2) Il veut dire quelque chose... Hein tu veux dire quelque chose ? Oui... Quel enfant adorable... Qu'est-ce que tu veux ? Tu veux parler avec grand-mère ? Tu veux dire quelque chose ? Dis voir OMA... Ta gentille Oma t'écoute... 

(3) Tu entends ? Il vient de dire OMA... Non, il a dit MAMAN... Non c'était clairement OMA... Mais non, j'ai bien entendu MAMAN... etc.

(4) L'arbre du Christ, le sapin de noël.

(5) Je préfère ne pas traduire...

(6) Littéralement : l'enfant du Christ 

 


  

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26/08/2017
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