NOSTALGIA, le Blog qui fait oublier les tracas...

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Clément Keller : Le beau coin (5).

A la découverte du monde...

Allez savoir pourquoi, il est des instants de notre petite enfance dont on se souvient mieux que d’autres…

En ce qui me concerne il y en a quelques-uns qui ont imprégné ma mémoire comme les photons de lumière impressionnaient jadis une pellicule photographique.

Vers l’âge de 3 à 4 ans, dans une indépendance encore toute relative, je commençais à gambader durant la belle saison autour de notre ‘chez nous’ et je découvrais avec étonnement ce monde qui m’entourait.

Il y avait d’abord notre petite maison en bois.

Elle avait été construite à l'instar de quelques autres habitations, dites 'provisoires' après la guerre, en 1946, si les souvenirs de ma grand-mère étaient exacts.

Ces baraquements, d'une surface approximative de 45 mètres carrés, étaient assemblés à partir de panneaux de bois préfabriqués revêtus à l'extérieur d'une couche de peinture noirâtre à forte odeur de goudron appelée Carbonyl (1). 

Toutes ces habitations étaient posées sur un vide sanitaire et n'avaient de ce fait pas de cave, mais un grenier accessible par l'extérieur à l'aide d'une échelle.

L'ensemble était coiffé d'un toit en pente couvert de panneaux ondulés en Eternit, un matériaux jugé hautement cancérigène quelques décennies plus tard.   

Dans le village il y en avait une dizaine du même type destinées à reloger les familles qui avaient tout perdu suite aux bombardements et aux destructions causés par la guerre.

 

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La baraque familiale dans les années 70

 

Mon grand-père maternel possédait un lopin de terre, situé du coté allemand de la frontière, qu’il n'hésita pas à mettre à la disposition de sa fille afin qu'elle puisse y faire monter cette habitation 'provisoire' dans laquelle allait dorénavant vivre notre famille.

Ce terrain, à l’origine un champ de pommes de terres, situé en lisière d’une magnifique forêt de hêtres, de chênes et de sapins avait été victime, bien malgré lui, des nombreuses rectifications de frontière et se trouvait de ce fait sur le sol allemand.

Pour bien comprendre cette situation, il me parait nécessaire d’ouvrir ici une petite page d’histoire, aussi, amis lecteurs, cramponnez-vous fermement à votre souris car l'histoire de notre Moselle frontalière est loin d’être simple… C'est bon ? Vous y êtes ? Alors voilà... 

Au Moyen Âge, notre voisine la Sarre était divisée en seigneuries dont la principale était le comté de Sarrebruck, situé à environ 6 Km de Schoeneck.

Pour des raisons stratégiques évidentes, Louis XIV en obtint la partie méridionale lors de la signature du traité de Vincennes en 1661 puis procéda à la réunion des comtés et villes de Sarrebourg, Sarrelouis, Sarrebruck etc.

En 1814, la Prusse annexa la majeure partie de cette région et développa l'exploitation du bassin houiller en 1871. À l’issue de la première guerre mondiale, Clémenceau demanda l'annexion de la Sarre mais se heurta à l'opposition des Alliés et, finalement, ce n’est qu’en juin 1919, lors de la signature du traité de Versailles, que le territoire sarrois fut placé sous la tutelle de la Société des Nations pour une période de quinze ans, pendant laquelle la France fut propriétaire des mines de charbon. En 1935, les sarrois votèrent massivement pour le rattachement à l'Allemagne mais après leur défaite lors la seconde guerre mondiale, la Sarre fit partie de la zone d'occupation française et resta indépendante mais rattachée économiquement à la France.

Ce n’est que lors du référendum de 1955 que la majorité des sarrois se déclara en faveur de la réintégration dans la République Fédérale Allemande et la Sarre redevint allemande à part entière.

Bref, habitants à cheval sur la frontière, nos aïeux subirent ces changements au fil des siècles et les pommes de terre qui poussaient dans le champ de mon grand-père s’appelaient tour à tour des Kartoffel puis devinrent des Patates puis à nouveau des Kartoffel avant de redevenir, par la grâce d’un nouveau coup de baguette magique, des Patates jusqu'en 1955 date à laquelle elles se Kartoffelèrent (2) jusqu'à aujourd'hui…

Voilà, je vous avais prévenu, vous pouvez lâcher votre souris et reprendre la lecture normale et détendue de ce merveilleux récit plein de rebondissements géopolitiques.

 

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Le poste de douane à la frontière vers l'Allemagne

 

Je disais donc qu’à coté de notre ‘chalet’ il y avait un immense pré dans lequel papa plantera, quelques années plus tard, de nombreux arbres fruitiers, pommiers, poiriers, pruniers, cerisiers ainsi qu'un noisetier...

A côté de la maison de grand-père, de l’autre côté de la rue, un poulailler grillagé et branlant hébergeait encore quelques poules que grand-mère nourrissait de restes de repas, d’épluchures, et de grains qu’on achetait chez 'Adolé', l’épicier du village.

Je revois encore aujourd'hui ‘Oma’, toujours de noir vêtue, debout derrière le grillage du poulailler appelant les gallinacés au casse-croûte et jetant, telle la semeuse, immortalisée par le graveur Oscar Roty, des graines à la volée en criant :

Komm bibibi bi… Komm bibibi bi… (3)

Apparemment, grand-mère parlait parfaitement la langue des poules et ces dernières s'approchaient d'elle en dandinant pour venir picorer à ses pieds, ce qui me ravissait et me faisait rire aux éclats…

A côté de ce poulailler il y avait également 2 W.C., un pour notre famille et un pour mes grands-parents.

A l’époque, la plupart des maisons du village n’avaient encore ni salle de bain ni W.C. à l’intérieur des habitations et je peux vous garantir que c'était un endroit dans lequel on ne s'éternisait jamais, ni en hiver à cause du froid, ni pendant la saison chaude à cause des mouches et de l’odeur.

En été, grand-père faisait encore du foin que nous transportions dans une charrette pour le stocker dans le grenier de sa maison.

Le foin était emballé dans une grande toile de jute rabattue et fixée aux quatre coins et ce ballot était ensuite attaché à une corde engagée sur une poulie montée au-dessus du volet du grenier. Grand-père tirait à la force du poignet sur cette corde et je suivais du regard la charge qui s'élevait lentement vers le ciel...

 

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De g. à d. : Clément, grand-père et ma sœur Anne-Marie

 

Contrairement à notre grenier, on pouvait accéder à celui de grand-père par un étroit escalier situé dans un petit couloir près de la cuisine. Cet escalier était toujours encombré et il fallait s’y frayer un passage pour pouvoir en gravir les marches.

Je me souviens de l’odeur douce et délicate du foin coupé et de la chaleur étouffante qui régnait sous le toit lorsque je débouchais pour la première fois dans cet endroit encore inconnu.

Le volet était grand ouvert et le grenier baignait dans une étrange lumière qui accentuait le coté mystérieux de l’aventure.

Tel un Indiana Jones en culottes courtes, je restais debout sur le palier, cherchant du regard des repères dans ce clair-obscur qui m’était totalement étranger.

Je découvrais un autre monde et grand-père, qui percevait mon désarroi, me prit doucement par la main en disant :

Kumm, braucht keen ongscht se honn… Ich bin yo doo… (4)

Lentement, main dans la main, nous traversâmes la pièce pour nous diriger vers l’ouverture par laquelle le soleil d’été s’engouffrait...

J’étais rassuré et je m’approchais lentement de la fenêtre. Grand-père me prit dans ses bras, me souleva, et, pour la première fois de ma vie, je vis d'en haut, tel un oiseau, le décor dans lequel j’allais désormais jouer mon rôle au cœur de cette comédie parfois tragique qui allait s'appeler la vie… A suivre.

 

(1) Le carbonyl était un produit de traitement pour bois extérieur exposé aux intempéries.

Il n'est plus commercialisé depuis des années du fait de sa toxicité et, pour être franc, entre l'Eternit cancérigène, la peinture toxique et les canalisations en plomb, on a quand-même eu de la chance de s'en tirer sans trop de dégâts !

(2) Oui, je sais, mais je ne peut pas m'en empêcher !

(3) Vous n'imaginez tout de même pas que je vais traduire !

(4) Viens, tu n'as pas besoin d'avoir peur, je suis là... 

 

 

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10/02/2018
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