NOSTALGIA, le Blog qui fait oublier les tracas !

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Clément Keller : sous le signe du poisson

A l’époque des baraques de la Ferme de Schoeneck, la relation entre les autochtones et les habitants de la cité n’était pas toujours facile. Autres langues, autres cultures, autres origines, les points communs n’étaient pas évidents.

La plupart des jeunes du village étaient à des années-lumières de comprendre ce qui se passait dans les baraques installées en haut de la petite colline entourée de forêt, et, sans vouloir parler de discrimination, les villageois vivaient leur vie à leur façon, et laissaient les habitants de la cité vivre la leur.

Comme j’étais un des rares adolescents du village à fréquenter régulièrement des amis habitant ces baraques, j’étais totalement accepté par ceux que certains des villageois traitaient parfois dédaigneusement et par méconnaissance de 'Fermiers'.

Presque tous les habitants du village habitaient dans de grandes et belles maisons en pierre et ma famille était une des rares à être logée dans un de ces baraquements provisoires installés après-guerre à la sortie du hameau.

Cette baraque en planches noires goudronnées, située à quelques centaines de mètres de la colline était devenue au fil du temps, le point de rencontre avec certains des adolescents habitants la Ferme, dont mon ami Richard.

Notre différence physique était grande. Richard était blond et svelte alors que moi j’étais brun et plutôt grassouillet, mais nous avions également des points communs.

Nous avions le même âge, et, depuis son départ de la mine, Richard travaillait dans la même usine que moi à Sarrebruck.

Nous nous retrouvions ainsi tous les matins en compagnie d'autres ami(e)s travaillant également en Sarre, sur la route menant vers Klarenthal en Allemagne, pour prendre le Bus direction Sarrebruck où se trouvait l'usine de confection 'SAKO' dans laquelle nous travaillions depuis plus d'un an.

Mais ce qui nous réunissait par dessus tout, c’étaient la musique et l'électronique, deux passions que nous partagions avec de nombreux autres ados durant ces trépidantes années soixante où tout restait encore à découvrir.

 

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Ce soir-là, Richard avait pris, une fois de plus, la route qui menait vers le village pour venir écouter quelques disques de Johnny et d’Elvis en ma compagnie et pour me faire part de ses dernières idées de génie censées, une fois de plus, à faire de nous des milliardaires en un temps record… 

Arrivé à hauteur du petit renfoncement où les autobus Federspiel (1) se garaient pour laisser sortir les voyageurs, Richard vit, arrêté sur le bas-côté, le cabriolet d’une jeune femme de Stiring dont le véhicule était souvent garé à cet endroit à la nuit tombée.

Il y jeta un bref coup d’œil, aperçut deux silhouettes enlacées et en conclût que la propriétaire devait fréquenter régulièrement quelqu'un de la Ferme, avec, à la clé, probablement une nouvelle histoire de mari ou de femme cocus…

Richard esquissa un bref sourire complice en passant devant le véhicule aux vitres embuées puis accéléra le pas car la nuit n'allait pas tarder à tomber.

Les rares lampadaires du village venaient de s'allumer dans la grisaille et il repensa à l'installation provisoire qu'il était en train de bricoler pour que ses parents puissent de nouveau profiter de la lumière électrique.

Il fallait qu’il se branche à la sauvette sur les câbles qui arrivaient dans le cagibi du voisin, car la compagnie d'électricité avait pris soin de démonter leur compteur suite aux nombreuses factures de courant impayées. Avec un peu de chance, il pourrait bientôt rebrancher la lampe dans sa chambre et écouter de nouveau Johnny Hallyday sur son propre tourne disque, mais il faudra le faire dans la plus grande discrétion afin de ne pas mettre la puce à l'oreille de tout le voisinage. En attendant, il continuera à s'éclairer avec une bougie et ira au village chez son copain pour écouter ses disques...

Il longeait maintenant le grand pré à la lisière de la forêt allemande entièrement recouvert d'une épaisse couche de neige. Pendant la belle saison, de nombreux gamins de son âge y jouaient au foot, mais lui-même n'aimait pas jouer au ballon.

Richard partait du principe que courir à une vingtaine derrière une balle n'avait aucun sens. Il préférait de loin s'occuper de choses plus agréables, comme par exemple aller en été avec les copains et les copines aux trois étangs pour s'y baigner et profiter de la fraîcheur de l'eau poissonneuse en présence d'une noria de jeunes filles charmantes légèrement vêtues...

Poissonneuse... Le mot lui rappelait une de ces après-midi d'été où, en compagnie d'Albert, le frère de Simon, ils avaient réussi le tour de force de vider de son contenu le plus grand des étangs.

Ils avaient ouvert les vannes qui servaient à transférer l'eau de l'étang le plus haut vers ceux situés en contrebas et, après une petite heure de vidange, un paysage de désolation s'était offert à leurs regards... L'eau avait quasiment disparu et il ne restait qu'une boue grisâtre et saumâtre dans laquelle des centaines de poissons agonisaient lentement en tressautant dans la vase.

L'esprit pratique des deux acolytes avait pris le dessus et afin de ne pas gâcher une telle pêche miraculeuse ils coururent rapidement à la maison afin de récupérer des seaux et des lessiveuses, récipients avec lesquels ils allaient  ramener une bonne centaine de kilos de poisson frais dans la cité.

La quantité était telle qu'ils furent obligés de faire plusieurs voyages et, lors du dernier transfert, ils tombèrent malheureusement sur ce maudit garde-chasse allemand qui les connaissait déjà et qui avait eu entre-temps vent de l'affaire.

Leur grande expérience en 'sauve-qui-peut' à travers les sous-bois leur permit d'échapper au lent et corpulent représentant de la loi qui eût tout juste le temps de voir les gamins disparaître à l'orée du bois, s'engouffrer sur le territoire français (ouf !) puis fuir en ordre dispersé dans les ruelles étroites de la cité de baraques.

Arrivés à la Ferme, leur première démarche consista à distribuer les poissons à tous les adultes qu'ils connaissaient. Ces derniers acceptèrent avec plaisir cette nourriture providentielle et ne posèrent aucune question. Ils saisissaient simplement l'aubaine, ne cherchaient pas à comprendre l'origine de ce qu'on leur offrait, se contentant d'appliquer cette règle simple qui avait si souvent fait ses preuves :

- Si on t'offre quelque chose, prends-le, et si on veut te le reprendre, tiens-le à deux mains et enfuis-toi en courant !

Quelques heures plus tard, la cité toute entière sentait le poisson frit et les chats valides de la Ferme et des environs tournaient nerveusement autour des baraquements, se léchant par avance les babines en prévision d'une orgie de restes inattendue...

 

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Le lendemain matin, une délégation de la brigade de gendarmerie de Stiring-Wendel, alertée par leurs collègues allemands, se présenta dans la cité et commença par vider toutes les poubelles des habitants afin de repérer ceux qui avaient récemment consommé du poisson. 

La fouille effectuée avec une rigueur toute militaire, permit de découvrir chez la plupart des familles des preuves formelles sous la forme d'arêtes, de têtes et de queues de poissons sauf bien entendu chez Richard et Albert car ces derniers avaient pris la précaution de ne pas ramener le moindre butin d'origine piscicole chez eux !

Mais les preuves accumulées par la maréchaussée étaient finalement insuffisantes pour inquiéter les habitants soupçonnés de recel et de consommation de poisson volé.

Ces derniers opposèrent l'argument aux gendarmes ébahis, que les arêtes trouvées dans les poubelles ne pouvaient en aucun cas déterminer l'origine du poisson car un voisin malveillant aurait très bien pu se débarrasser de ses restes en les jetant dans leur poubelle... Et ils eurent gain de cause, l'affaire s'arrêta là, personne ne fut inquiété et, une fois de plus la bande de copains l’avait échappé belle !

En tout cas c'était comique, pensât-il en arrivant devant l’entrée de la baraque de son ami et vit à travers la fenêtre éclairée de la cuisine la grand-mère en train de préparer le repas du soir.

Chaque fois qu'il arrivait ici au village, il avait l'impression d'arriver dans un monde différent. D'abord il y avait du feu quand il faisait froid, ensuite, il y avait toujours de quoi manger, même si la famille de son ami était de condition très modeste.

Il n'avait par ailleurs aucun souvenir d'avoir été mal accueilli, ni d'avoir été jugé d'une manière quelconque en raison de ses origines.

Il y a quelques années, la famille de son ami avait même fait appel à l'entreprise de bâtiment du Fritz (2) afin de rénover la petite maison du grand-père maternel qui habitait en face de la baraque.  Il avait appris par des voisins dans quelles conditions travaillait son père et ses ouvriers, et il avait compris petit à petit pourquoi l'entreprise en question avait rapidement périclité.

D'abord, les ouvriers arrivaient systématiquement en retard sur le chantier, et partaient toujours en avance l'après-midi. Ensuite, leur chef, le Fritz, était rarement présent pour les recadrer car il avait son quartier général dans un des bistrots du village et avait mieux à faire là-bas que de s’occuper d’une bande de rigolos qui s’étaient auto-proclamés maçons…

Lors du crépissage de la façade, les ouvriers qui n'avaient plus de ciment pour préparer le mortier, allèrent chercher leur chef qui se dépêcha de venir avec le taxi du père Bug, (3) pour aller  à Forbach chez Weyland, acheter un sac de ciment. L'occasion lui fut une fois de plus donnée de s'arrêter, cette fois en compagnie de son chauffeur, dans un des nombreux troquets de la ville pour fêter l'événement.

C'est ainsi, en faisant connerie sur connerie que le père de Richard réussit à étouffer dans l'œuf ce qui aurait pu être l'amorce d'un nouveau départ dans la vie pour lui et sa famille. 

Je lui en voudrais toujours d'avoir gâché cette chance, pensait Richard au moment où il voulut frapper à la porte d'entrée...

Mais Grand-mère avait déjà ouvert la porte.

 

* * * * * * * * * * 

 

Richard s’engouffra à l’intérieur et Grand-mère referma aussitôt la porte d'entrée pour éviter que le froid ne se répande dans la maisonnée uniquement chauffée par la cuisinière à charbon qui ronronnait dans un des coins de la pièce.

Je m'approchais en souriant de mon pote, lui serrai la main et lui fit part de mon étonnement quant à sa visite tardive...

Tiens... Salut, je ne savais pas que tu descendrais encore ce soir... Mais, tes vêtements sont tout mouillés, enlève ta veste et accroche la à coté du fourneau ensuite tu viendras avec moi dans ma chambre j'ai un truc à te montrer...

Richard salua ma grand-mère et ma marraine puis me suivit dans la petite pièce au fond de la baraque qui me servait de dortoir, de laboratoire occasionnel et de salle de répétition musicale aux Titanic’s (4), les supposés futurs successeurs des Beatles.

- Regardes, je viens de fabriquer une batterie pour Mohamed !

J’avais récupéré plusieurs barils de poudre de lessive vides que j’avais munis de pieds en bois puis recouverts d'un reste de peinture verdâtre.

- Qu'est-ce que t'en penses ?

- C'est marrant, c'est un peu petit, mais c'est toujours mieux que la vieille lessiveuse et les couvercles de casseroles sur lesquels il tapait jusqu'à présent !

- T'as entendu que Sigi s'est acheté une vraie guitare électrique ?

- Une vraie guitare avec des micros et tout ?

- Oui, de marque Troubadour, elle est de couleur bleu-vert avec des paillettes !

- Il en a de la chance, moi j'ai toujours ma vieille guitare sèche, et j'ai pas les moyens de m'en acheter une avec le peu d'argent de poche que mes parents me laissent...

- Ça ne s'arrange pas avec ton Fritz de père ?

- C'est toujours pareil, il est bourré la plupart du temps, de l'argent il n'en gagne presque jamais parce qu’il ne travaille pas et, quand il y a une connerie à faire, il est toujours candidat... 

- T'as un problème particulier ?

- Si j'en avais qu'un je serais un mec heureux... Ce qui est sûr, c’est que depuis que je travaille avec toi dans cette usine à Sarrebruck, j’en ai beaucoup moins qu’avant !

J’avais longuement discuté il y a quelques mois avec mon pote et lui avait expliqué en quoi consistait le travail dans une usine de vêtements...

Je lui avais également parlé de toutes les filles qui venaient en bus tous les matins pour travailler avec nous dans cette boite. L’offre semblait alléchante et Richard fut vite convaincu qu'il était sur la bonne voie et qu’une porte lui permettant de fuir le milieu toxique dans lequel il se trouvait allait enfin s’ouvrir.

La mine et ses dangers n’étaient déjà plus qu’un lointain souvenir…

Nous discutâmes longtemps ce soir là. Nous évoquâmes le passé et l'avenir, les filles, la musique, le cinéma, le travail à l'usine, les copains, bref, tous ces sujets susceptibles de passionner des adolescents de notre âge... 

Grand-mère et Marraine étaient déjà couchées lorsque Richard récupéra son blouson accroché au dos d'une chaise que Grand-Mère avait poussée près du fourneau.

J'accompagnais mon copain jusque devant la porte et le suivis du regard pendant qu'il disparaissait dans la nuit. L’éclairage public était déjà éteint, il devait être plus d'une heure du matin et un froid glacial me fouetta le visage.

Dans la rue déserte, plus une seule fenêtre n’était éclairée, et là-haut dans la cité de baraques, seul un lointain aboiement de chien laissait augurer que derrière la sombre et profonde forêt une forme de vie existait.

Richard s’était engagé d'un pas rapide sur le chemin du retour.

Au fond de lui il se sentait ragaillardi par l'idée de pouvoir enfin échapper à ce système qui l'oppressait et ne put s'empêcher de penser à ses copains qui n'avaient pas su saisir cette chance.

Il repensa à son ami Mohamed arrivé depuis peu en France et à leur premier contact là-bas près de la fontaine où ce dernier lavait en chantonnant les langes sales d'une de ses petites sœurs dans une vieille cuvette bosselée.

Il revit sa longue silhouette de Kabyle, ses gestes lents et le large sourire qui avait éclairé son visage lorsqu'il vit la petite bande d'amis qui se promenaient dans les ruelles de la cité...

Ils avaient rapidement sympathisé et Richard avait senti de suite que ce grand escogriffe à l'air un peu égaré faisait partie de leur monde au même titre que ses autres copains.

Il avait vite compris que la vie de Mohamed n'avait rien d'enviable car ce dernier était exploité par un père qui ne voyait en lui qu'un esclave taillable et corvéable à merci.

Il n'avait jamais su pourquoi ses parents le traitaient en paria mais il avait remarqué que des éclairs de révolte commençaient à se lire dans son regard de chien battu...

Richard n'avait pas insisté et ne lui avait jamais posé de questions à ce sujet…

Il était arrivé devant chez lui, s'engouffra dans le jardin puis gravit les quelques marches qui donnaient sur la porte de la cuisine. Tout semblait calme, seul les ronflements sonores du Fritz s’échappant de la chambre à coucher des parents meublaient le silence de la nuit.       

Il chercha en tâtonnant la bougie presque consumée posée sur la table de cuisine, l'alluma et se dirigea sans bruit vers sa chambre. Il posa le bougeoir sur la table de nuit, enleva ses vêtements glacés et les posa sur une chaise qu'il poussa vers le fourneau encore tiède.

A côté de son réveille-matin, était posé un étrange montage formé d’un écouteur de téléphone de la mine, de quelques composants électroniques et de morceaux de câble électrique.

Il s’agissait d’un de ces récepteurs radio à diode, version moderne du poste à galène, que nous fabriquions nous-même et qui nous permettaient d'écouter notre émission favorite Salut les copains sur Europe N°1 sans être obligé d’investir dans l’achat d’un vrai ‘Transistor’(5).

Il brancha à l’aide d’une prise ‘crocodile’ l'extrémité du câble d'antenne sortant du mur à côté de la fenêtre sur un des plots de l'écouteur et un son nasillard se fit entendre aussitôt.

Il reposa le tout sur le petit meuble puis se pelotonna sous les couvertures ferma les yeux et s’endormit rapidement, bercé par les grésillements qui s’échappaient de l’écouteur... 

 

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Les bruits dans la cuisine occasionnés par son père qui se préparait pour la chasse le réveillèrent  quelques heures plus tard. Il ouvrit péniblement les yeux et regarda les aiguilles du réveil.

Quatre heures du matin… Il n'avait dormi que deux heures, et dans la cuisine le Fritz faisait un raffut de tous les diables.

Qu'était-il en train de fabriquer ?

Richard était maintenant complètement réveillé. Il se leva en silence et entrouvrit la porte de sa chambre. Il vit le Fritz dans la lumière vacillante de la bougie se préparant pour une nouvelle sortie champêtre.

Vêtu de son éternel bleu de travail, il remplissait une musette en y entassant une Lyoner (6), 1 miche de pain et plusieurs bouteilles de Schnaps et de bière.

Sa massive silhouette projetait une immense ombre mouvante sur les murs.

La scène avait quelque chose d'irréel tant le personnage était excessif.

Un large sourire éclairait le visage rond et jovial et un pétillement malicieux se devinait dans le regard qui s'attardait longuement sur la dernière bouteille d'alcool. Richard ne put s'empêcher de faire un pari silencieux...

Boira, boira pas...? Bingo ! Gagné, il boit !

Le contraire l'eût d’ailleurs étonné... Fritz avait regardé la bouteille pendant quelques secondes, puis, ne pouvant résister à la tentation, la déboucha prestement et porta le goulot à la bouche.

Derrière la porte, Richard hocha la tête avec une grimace de dégoût.

Comment pouvait-on boire de si bon matin un alcool aussi fort ?

Il vit le liquide diminuer à vue d'œil dans la bouteille et le regard du Fritz s'allumer avec une intensité grandissante au fur et à mesure qu'il s'imbibait du breuvage.

Cela semblait durer une éternité, et lorsqu'il baissa enfin le bras, le niveau de la bouteille avait diminué d'un bon tiers.

Le Fritz ponctua son exercice de mise en jambes par un rôt sonore puis se mit à baragouiner d'une voix hésitante un long monologue sur l'attrait de la chasse et sur les bienfaits de l'alcool, remède souverain selon lui, pour se protéger du froid.

 

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Richard avait repoussé la porte et s'était recouché. Il resta encore éveillé quelques longues minutes durant lesquelles il tenta de faire le point sur la situation.

Son père était un alcoolique notoire qui se complaisait dans son triste état et ne ferait aucun effort pour se sortir de cette vase dans laquelle il s'enfonçait en entraînant avec lui tous ceux qui l'entouraient.      

Dans sa tête il fit un rapide retour en arrière et revit la cité de baraques dans laquelle la famille venait d'arriver. C'était il y quelques années et il se souvenait très bien du camion de transport de patates dans lequel ils avaient déménagé.

Ils venaient de Petite-Rosselle d'où étaient originaires les grands-parents maternels, et on leur avait attribué cette demi-baraque au cœur de cette cité à l’écart du village.

A l'époque, les maisonnettes en bois faisaient la fierté des habitants et chacune des familles s'occupait activement à rendre les lieux gais et agréables.

Des jardins fleuris entouraient chacune des baraques et dans l'ensemble, l'endroit entouré de forêts était plutôt bucolique.

On lui avait dit que les habitants de cette tour de Babel provisoire parlaient une vingtaine de langues, et il se souvint qu'à l'époque, malgré leurs grandes différences, ces gens venus des 4 coins de la terre s'entraidaient et se respectaient.

Il se rappelait de ses camarades de l'époque, du petit Wladimir, fils d'une famille d'immigrés Russes qui devait toujours étudier pendant que les autres enfants allaient jouer ou de Giuseppe le timide italien qui parlait un Français tellement parfait que même les autochtones ne comprenaient pas tout ce qu'il disait.

Il se souvenait également de toutes ces nombreuses familles Siciliennes, Sardes et Calabraises qui vivaient dans ces baraquements, toujours entourés d'une kyrielle d'enfants qui piaillaient et gesticulaient à longueur de journées...

En ce temps-là tout semblait encore possible et chacun faisait ce qui était en son pouvoir pour essayer de s'en sortir au mieux. Les enfants incarnaient l'avenir et les familles modestes y projetaient tous leurs espoirs.

- Travaille bien à l'école, disaient les pères trop souvent d’une voix fatiguée par le dur travail de mineur, plus tard  tu seras quelqu'un de respectable. Tu n'auras pas besoin d'aller comme moi trimer au fond de la mine, ou alors ce sera au jour, dans les bureaux et tu pourras peut-être devenir un chef...

Les premières années de l'enfance s'étaient écoulées rapidement, et Richard se rappelait des journées de classe durant lesquelles il n'avait pas pu travailler comme la plupart de ses camarades. Il n'avait pratiquement jamais de livres scolaires, car à l'époque déjà, ses parents attachaient plus d'importance à la bière, aux cigarettes et aux fêtes avec les amis de beuverie qu'à l'épanouissement intellectuel de leur rejeton.

Par la force des choses, son école devint celle de Robinson et il maîtrisait la fabrication des arcs et des flèches bien avant de savoir lire et écrire.

La forêt et la nature étaient devenues ses universités et la liberté son professeur.

Il vivait dans ce monde qu'il s'était approprié et apprenait ce qui le passionnait au rythme qui lui convenait. Bien que cette école de la vie lui fut profitable, il lui manquait toujours les bases nécessaires à un épanouissement personnel, et aujourd'hui il regrettait de ne pas avoir su tirer un meilleur profit de ses jeunes années. 

Mais la vie était ainsi faite. Il se retourna dans le lit, tira la couverture à lui, ferma les yeux et se rendormit sans demander son reste. à suivre...

 

→ Cliquez ici pour télécharger GRATUITEMENT l'ouvrage 'Les couleurs du passé'.

 

(1) Lire le récit "Les autobus Federspiel"

(2) Pour vous faire une idée du personnage lire par exemple le récit ICI

(3) Bug Charles exploitait un dépôt de bière et de spiritueux à l'entrée du village ainsi qu'une licence de Taxi. De par ces activités, il était très proche de tous les poivrots de la région.

(4) C'était le nom de notre premier groupe, vous ne serez pas étonnés si je vous confirme qu'avec un nom pareil il a rapidement coulé !

(5) On appelait 'Transistor' les premiers postes de radio portatifs alimentés par piles et équipés de composants électroniques révolutionnaires pour l'époque, les fameux transistors au germanium... Plus de détails en cliquant ICI

(6) Saucisse mythique largement consommée en Alsace, en Moselle et en Sarre.

Plus d'infos ICI

 

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Qui va à la chasse...

Sous le signe du poisson (3) 

 

Série "Schoeneck, le beau coin" :

(1) Présentation

(2) 5 Fruits & légumes

(3) Alléluia ! Il marche et il parle...

(4) Je vais ’recevoir’ une petite sœur

(5) A la découverte du monde

(6) Opa Adolphe - Mon premier vélo

(7) Être ou ne pas être... 

(8) Bientôt la rentrée ! 

(9) Premier jour de classe

(10) Independence day

(11) La pâte à modeler

 

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07/11/2019
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