Clément Keller : Schoeneck, le beau coin (11)
La pâte à modeler.
Monsieur Thil Félix, mon premier instituteur au cours préparatoire, a été dans ma jeune vie l’enseignant qui réussit à ouvrir mon esprit, déjà curieux et avide de savoir, à l’apprentissage de la langue française car, comme je vous l’ai déjà raconté dans les récits précédents, comme beaucoup de mes camarades, j’intégrai le cours préparatoire de l’école communale du village en 1954 sans comprendre ni parler le moindre mot de français…
Comme bien souvent, grand-mère n’avait retenu que le côté négatif de la chose et se lamentait déjà devant les lourdes épreuves qui attendaient son petit-fils unique et préféré :
- Jetz mouss das Kind norh froonschésch léhre, Hoffentlisch géht das goutt, Ich bin jo schoun iwa sechsisch oun konns norh imma nit…
(Maintenant il va falloir en plus que cet enfant apprenne le français, et moi qui ai déjà plus de 60 ans je n’y arrive toujours pas).
En effet, malgré quelques efforts méritoires, les bases de la langue française de ma ‘Oma’ se limitaient à quelques expressions basiques :
Boschoua (Bonjour) Orewa (Au-revoir), Bouddèl (bouteille) Odschawel (Eau de Javel), Trotwa (Trottoir), Barablé (Parapluie) et à quelques extraits de chants liturgiques qu’elle avait l'habitude de psalmodier le soir, assise au bord de son lit, tout en égrenant son immense chapelet modèle 'compétition' :
- Chirai, Chirai, Chirai, Chirai lavoir un Schour… Ozièl, Ozièl, Ozièl, Ozièl dans ma Batri…
(J’irai la voir un jour, au ciel dans ma patrie)… (1)
Jusqu’à l’âge de six ans, c’étaient les seuls mots dans la langue de Molière que j’entendais de temps à autres et je n’ai pas besoin de vous faire un dessin pour vous décrire l’état dans lequel mes camarades des ‘baraques de la Ferme’ (2) et moi-même nous trouvions dans cette école de la République dont la langue officielle se situait à des années-lumière de nos vernaculaires respectifs…
Clémau et sa sœur Anne-Marie (Ami)
Ce qui est merveilleux dans le monde de l’enfance c’est qu’on apprend vite et que la faculté d’adaptation aux différentes situations est quasiment instinctive voire innée.
En l’espace de quelques mois, nous possédions tous les bases suffisantes pour comprendre et nous faire comprendre dans cette ‘nouvelle’ langue qui serait dorénavant la nôtre…
Il faut préciser que notre instituteur pratiquait également le ‘Platt’ (3) et cela nous a beaucoup aidé durant les premières semaines de notre toute nouvelle vie d'écoliers.
Felix Thil était un excellent pédagogue et, si derrière ses fines lunettes cerclées d’acier son regard bleu était bienveillant, il forçait également au respect.
L’expression ‘une main de fer dans un gant de velours’ collait parfaitement au personnage car il savait doser avec beaucoup de subtilité les encouragements ou, le cas échéant, les réprimandes.
Une salle de classe des années 50
Si durant les premiers mois de classe dans ce 'Cours Préparatoire' nous apprenions à compter avec des bûchettes, à lire et à déchiffrer les lettres et les syllabes grâce à ‘Nini et Toto’ et à ‘Papa fume la Pipe’, notre instituteur faisait également appel à notre esprit créatif en utilisant un ‘ingrédient’ qui m’était totalement inconnu jusqu'alors : la pâte à modeler…
Une fois par semaine, il distribuait à chacun d’entre nous un petit bloc de cette masse malléable et colorée devenue grise à force d‘être mélangée et triturée en nous donnant pour seule consigne de laisser libre cours à notre imagination.
Et ce n'est pas l'imagination qui nous faisait défaut... Que d’animaux et d’objets extraordinaires naissaient alors de nos petites mains lors de ces ateliers de ‘sculpture’ improvisés et, même si certains fougueux destriers ressemblaient plus à un chien ayant eu un grave accident de la circulation ou à un animal ayant subi des modifications génétiques irréversibles, c’est avec une fierté non dissimulée que nous comparions nos œuvres respectives…
La première fois que je participai à cette activité ‘artistique’, je rentrai fièrement à midi et, lorsque grand-mère me demanda comme à son habitude ce que j’avais appris ce jour-là, je lui répondis en ‘Platt’ et avec l’assurance du vieil habitué :
- Ay Oma, Hait homma Pâte à Modeler in de Schoul gehat…
(Aujourd’hui nous avions ‘Pâte à modeler’ à l’école)
- De Pater(4) Modelé ? Ay Clémau, der Paschtor kenn Ich Jo gaa nit… Is das E naya ?
(Le Père Modelé ? Clément, je ne connais pas ce curé ? Est-ce un nouveau ?)
J’entendis dans la cuisine maman éclater de rire…
Grand-mère avait confondu le mot Pâte à modeler avec le terme allemand Pater (qui se prononce Paada) et qui signifie Révérend Père.
Dans la foulée, elle en avait conclu que nous avions eu la visite à l’école d’un énigmatique curé du nom de Modelé…
Légèrement vexée par le rire de maman, grand-mère secoua la tête, rétorqua qu’elle ne comprenait rien à ces trucs modernes et me fît asseoir à table où m’attendait une grande assiette de Soudelbohnesoupp et des Poonekourhe (4).
- Paada Modelé… Paada Modelé… So E kwatsch !
(Paada Modelé… Paada Modelé… Quelle connerie !) l’entendis-je encore marmonner pendant qu’elle remettait rageusement une pelletée de charbon dans la cuisinière…
Quant à moi, je vidais consciencieusement mon assiette, engouffrai 2 Poonekourhe grands formats et me dépêchai de quitter la table pour aller jouer dehors avec mon vélo Manufrance (5) avant de repartir pour l’école…
(1) A écouter absolument en CLIQUANT ICI
(2) Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore cet endroit, CLIQUEZ ICI
(3) Pour ceux qui ignorent tout de cette 'langue' fleurie, CLIQUEZ ICI
(4) Une soupe de haricots, carottes et pommes de terre avec des crêpes ! Plus d'infos ICI
(5) Lire le récit ’Mon premier Vélo’
Tous les récits de la série "Schoeneck, le beau coin" :
(3) Alléluia ! Il marche et il parle...
(4) Je vais ’recevoir’ une petite sœur
(6) Opa Adolphe - Mon premier vélo
(10) Independence day
(11) La pâte à modeler
(12) Vive les vacances !
(13) Billes, Roudoudous et Carambars
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