NOSTALGIA, le blog qui fait oublier les tracas...

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Je vais bientôt 'recevoir' une petite sœur ! (1)

Les semaines et les mois passaient. Je gagnais en taille, en poids et peut-être même un peu en sagesse. Mon vocabulaire ainsi que mes facultés cognitives s’enrichissaient au fil des jours et Oma, toujours omniprésente, s’occupait avec célérité de ma petite personne et ne manquait aucune occasion de s’inquiéter de mon bien-être.

-  Ay Résie, bischdde sicha das de Clémo gennung Guess hat ? Ich Män Ea hat die windele widda nass ! Solle mam nit noch schnell E teller Hawaflockebrei korre ? (2)

Et le «Clémau» se laissait faire et avalait tranquillement son assiette de bouillie supplémentaire tout en regardant autour de lui afin d’engranger un maximum d’informations en tous genres…

Ce soir-là, mon regard fut attiré par les gestes étranges de papa, assis sur une chaise à la table du salon.

Il semblait occupé à une tâche que je n'avais jamais remarqué jusque là. Il puisait dans un bocal des pincées d’herbe sèche qu’il enfonçait dans une petite boîte brillante posée sur la table puis, tirait d'un petit paquet une minuscule feuille de papier qu’il léchait exactement comme je le faisais avec la cuillère de ma bouillie... Ensuite, il mettait cette feuille également dans la boîte et refermait le couvercle d’un coup sec.

C'est à ce moment là, qu'apparaissait, comme par magie, un de ces petits rouleaux que j'avais déjà vu dans sa bouche et qu'il enflammait à l’aide des allumettes avec lesquelles Oma ou maman allumaient le feu dans la cuisinière.

Lorsqu’il aspirait à travers ce cylindre, papa, tel un dragon, crachait alors une épaisse fumée bleuâtre par la bouche et par les narines et je dois avouer que cette vision 'dragonesque' m'était plutôt angoissante…

Je compris beaucoup plus tard que chaque jour, tel un immuable cérémonial, papa confectionnait ses cigarettes pour le lendemain à l’aide de sa rouleuse chromée, de tabac Scaferlati Bleu et de papier gommé Rizla-Croix achetés au bureau de tabac Tuwakschpatz situé au bout de notre rue.

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La rouleuse à cigarette, le Scaferlati et le papier Rizzla croix

 

Il y avait ainsi plein de rituels que j’observais pendant les repas ou lors de mes premières promenades hésitantes entre la cuisinière, la table et les quelques meubles garnissant notre petit logement.

Papa travaillait à la mine, au jour, et faisait trois postes, matin, midi et nuit. Avant son départ en vélo vers le Puits Simon pour le poste d’après-midi, je regardais souvent maman préparer sa  musette.  C’était également un de ces nombreux rites qui ont marqué ma prime enfance.

Elle coupait un quignon de pain dans le «kilo» acheté chez le boulanger du village, rajoutait un morceau de saucisse (invariablement 250 g. de Jachtwurscht ou de Schinggewurscht, non tranché !) (3) acheté chez Adolé, l’épicier du coin, emballait le tout dans une page du journal de la veille puis complétait le plat du jour avec, suivant la saison, une pomme, une poire, (4) une banane ou même, vers Noël, une orange.

Le plus impressionnant dans la confection du briquet, ce fameux casse-croûte du mineur, était la préparation de la boisson…

Comme la plupart des ouvriers de la mine, qu'ils travaillent au fond ou au jour, papa possédait un Kafféblech, c’est-à-dire une gourde en aluminium fermée par un bouchon à clapet dans laquelle maman versait du café noir complété d’une dizaine de morceaux de sucre qu'elle brisait afin qu’ils rentrent plus facilement par le goulot étroit.

En hiver, ça je l’ai compris bien plus tard, elle rajoutait une bonne rasade de rhum Négrita sensée aider papa à lutter contre le froid. Mon ami Jean-René m'avait même raconté bien plus tard que certains mineurs du Nord ajoutaient du vin rouge dans leur café ! A ce stade-là, je ne garantis rien au niveau du goût !

 

café.jpg

 

Le fameux 'Kaffeeblesch'

 

Je me souviens également que lorsque papa revenait du travail et qu’il restait un morceau de pain dans la musette, je me régalais de ce quignon qui avait le 'goût' de la mine et le dévorais en m'imaginant être un grand mineur de fond avec casque, lampe et tout l'attirail…

Ce reste du casse-croûte, c’était le Hasebrood (pain de lapin) appelé encore pain d’alouette chez les mineurs du Nord. Il existe même un poème qui en parle et je ne peux résister à l’envie de vous en citer les premières lignes, en version originale :

 

J’vas chi vous dir’, tout à l’coyette (tout à l’aise)
El pain d’alouette chuss’ qué ch’est
Ch’est un pétiot restant d’briquet
Ch’est deux dogts d’pain, pas davantache
Avec du burr’, du mou fromache
L’mineur r’mont cha pour ses infants
Du fond del min’, chaqu’jour ouvrant

 

En voici la traduction pour ceux qui ne parlent pas couramment le Ch’ti :

 

Je vais ici vous dire, tout à l’aise
Ce qu’est le pain d’alouette
C’est un petit reste de briquet
C’est deux doigts de pain, pas plus
Avec du beurre et du fromage mou
Le mineur remonte ça pour ses enfants
Du fond de la mine, chaque jour de travail

 

Bon, je vous l’accorde, le pain d’alouette de papa ne venait pas du fond de la mine mais de la carrière de sable au fond de laquelle il travaillait durant ses premières années de  mineur de jour avant de devenir machiniste dans la salle des pompes chargées de puiser l'eau d'exhaure du Puits Simon…

C’était évidemment beaucoup moins prestigieux mais bon, ces morceaux de pain revenaient tout de même de loin !

Comme je le disais au début de ce magnifique récit (5), au fil des mois, je développais mon sens de l’observation et constatais que la silhouette de maman avait tendance à s’arrondir.

Pour moi, la réponse était simple. C’était la bonne cuisine de grand-mère qui en était responsable.

La sempiternelle RindfläschSupp du dimanche, les Mehlkneedele, les Krumbierkichele et autres Ponnekurre (6) avaient un point commun : leur teneur calorique élevée et, à force d’entendre qu’il fallait manger pour grandir et grossir, je pensais que maman n’avait pas encore fini sa croissance…

Ce qui me perturbait, c’est qu’elle s’asseyait un peu plus souvent qu’à son habitude et qu’elle se tenait parfois le ventre en faisant une petite grimace…

Peut-être mangeait-elle trop vite pour grandir plus vite ? Mystère…

Je devais avoir un peu plus de 2 ans lorsque Oma me confia un matin avec les guili-guili habituels, un secret qui allait bouleverser ma vie d’enfant unique :

Ay Clémau, wäscht du das de ball E kläni Schweschdda oder E Kläna Brudda kricht ?(7) 

Je n’y comprenais pas grand-chose, mais je sentais confusément que ce truc-là était important et qu'il allait changer le cours des événements…

En effet, quelques mois plus tard, maman accoucha d’une magnifique petite fille, presque aussi belle que moi (8) que l’on s’empressât de baptiser du nom de Anne-Marie, ou Ami pour les intimes.

Le mystère petite sœur ou petit frère était définitivement levé, car, en ce temps là, les échographies n’existaient pas encore et les futurs parents avaient, lors de chaque naissance, l’impression étrange d’ouvrir une pochette-surprise.

 

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En compagnie de ma soeur Anne-Marie (Notez le look d'enfer) !

 

Nous étions au mois d’avril 1951. Dans le jardinet de grand-mère, les premières fleurs sortaient de terre pour renifler l'air du printemps et moi je regardais d'un œil interrogateur et vaguement inquiet ce nouvel arrivant dans la famille qui braillait déjà de tous ses poumons.

Rien ne serait plus comme avant, je n’étais plus le centre du monde et, à dater de ce jour, j'avais la vague impression que le temps du partage de ma bouillie de flocons d'avoine, des caresses et des guili-guili était arrivé ! A suivre...

 

 

 Pour lire le chapitre 1 : CLIQUEZ ICI 

 Pour lire le chapitre 2 : CLIQUEZ ICI 

 Pour lire le chapitre 3 : CLIQUEZ ICI

 

(1) Traduit du patois Ich kriin ball E klänni Schweschdda. 

(2) Résie (Rose), t’es sûre que Clément a assez mangé ? Je crois qu'il a de nouveau mouillé ses langes !

On devrait peut-être lui préparer encore une assiette de bouillie de flocons d’avoine ?

(3) Saucisse de chasse (?) et saucisse de jambon

(4) Oui, je sais... et des scoubidoubi...dou..ah... scoubidoubidou !

(5) Et pourquoi pas ? J'ai tout de même le droit de dire ce que je pense non ?

(6) Rindfläsch Supp : pot-au-feu.

Mehlkneedele : quenelles à la farine en sauce aux lardons et à la crème.

Krumbierkichele : galettes de râpés de pommes de terre.

Ponnekurre : grosse crêpe sucrée ou salée. Se mange accompagné d’une soupe.

(7) Clément, sais-tu que tu vas bientôt « avoir » une petite sœur ou un petit frère ?…

(8) Sur les quatre enfants laborieusement mis au monde par maman, la plupart étaient beaux (!)

 

* * * * * * * * * *

 

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08/10/2017
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