NOSTALGIA, le blog qui fait oublier les tracas...

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Clément Keller : Schoeneck, le beau coin (N°1)

Schoeneck… Beau coin dans la langue des hommes et des femmes d’ici, de cette Moselle accolée à l’Allemagne où l’histoire a décidé que le peuple serait tour à tour français, puis allemand puis français à nouveau et allemand encore pour finir enfin européen…

Cette Europe qui suscite tant de polémiques aujourd’hui, nous l’avons vécue bien avant la signature des traités et bien avant que Bruxelles et ses technocrates décident de nous imposer la hauteur des cuvettes de WC, l’angle de courbure des bananes, la taille des fruits dans les cagettes ou le diamètre standard des œufs de poule…

Notre Europe commençait à la sortie du village juste après les arbres qui faisaient une haie et qui délimitaient grossièrement la frontière entre notre patrie de France et cette Allemagne décimée et mise à genoux suite à une guerre horrible que des dirigeants fous et avides de pouvoir avaient infligé à leur peuple.

Chez moi, la frontière traversait la cuisine et chaque soir je dormais dans le grand lit en bois installé dans la chambre à coucher que le hasard d’un tracé frontalier incompréhensible avait situé en Allemagne.

C’est dans ce lit que je suis né en hiver 1948 par une glaciale nuit d’hiver. Un mercredi matin vers 4 heures, pour être exact.

La sage femme qui devait s’occuper de ma mise au monde habitait Stiring-Wendel, à l’époque un bourg située à quelques kilomètres du village, et ma tante, qui allait devenir ma marraine, était partie sur les routes verglacées pour la quérir.

Bien évidemment nous ne possédions pas de téléphone, la sage-femme non plus d’ailleurs. Bref, je débarquais avec l’aide de la nature et celle plus prosaïque d’une grand-mère paternelle qui avait rapidement pris les choses en main.

- Un beau bébé disait-elle en me montrant tel un trophée à mes géniteurs…

Nous l’appelleront Clément et comme son parrain sera l'oncle Philippe, le frère du papa, il s’appellera Clément Philippe.

Ce fut mon premier baptême, non officiel, le vrai allait suivre quelques semaines plus tard.

Maman était encore dans les vapes car l’accouchement lui avait fait perdre beaucoup de sang. Papa lui, acceptait sans rechigner tout ce que sa maman disait et moi je manifestais ma nouvelle présence en braillant, certainement affolé par tout ce qui m’attendait dans ce monde que je découvrais pour la première fois… 

On dit toujours lorsqu’un enfant vient au monde qu’il voit pour la première fois la lumière du jour. Moi, je ne voyais qu’une blafarde ampoule de 40 watts accrochée au plafond.

La lumière du jour, la vraie, vint un peu plus tard et, dans l’immédiat, je ne ressentais qu’une sensation bizarre qui me faisait hurler de plus belle : la faim.

On me rassasia et je me calmais… De longues années plus tard j’avais appris que ma mère, en rupture de stock de lait maternel, avait fait confectionner mes biberons avec le lait de la chèvre que grand-père élevait encore et faisait paître dans le grand pré entourant notre maisonnette...

Ces protéines d’origine caprines furent parfaitement assimilées par mon organisme qui se développa de façon harmonieuse et rapide et, vers l’âge de 3 mois, je pesais déjà plus de 7 kilogrammes et mesurait presque 70 centimètres. La légende familiale raconte même que les voisins s’arrêtaient, lorsque maman ou grand-mère me promenaient, pour les complimenter sur la beauté de ce fils unique et préféré :

-  Ei Madame Kella, Honn Ia E Scheenes kind ! (1)

Moi je ne disais rien. Je me contentais, en toute modestie, de sourire à tous ces compliments, et d'attendre avec une certaine impatience l’heure de la prochaine tétée.

Pour simplifier le tableau, disons que mes premiers mois de présence au sein de la famille se résumaient à brailler, à téter puis à vidanger le trop-plein. Si vivre sur terre se résumait uniquement à ça, j’aurais tout aussi bien pu rester où j’étais !

Mais, peu à peu je commençais à comprendre qu’il fallait sourire lorsque marraine me faisait des guili-guili et pousser des petits cris de plaisir puis m’endormir lorsque grand-mère me chantonnait des trucs bizarres dans le creux de l’oreille…

 

Schloof', Kindche, schloof'…

De Vadda hidd die Schoof,

Die Mudda schidelt E Bäumelein,

Do fallt herunner E Treimelein.

Schloof', Kindche, schloof'… (2)

 

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Après quelques mois passés à cogiter tout cela, je pris conscience un matin que j’avais deux jambes. Apparemment elles semblaient en ordre de marche et je commençais à goûter aux joies de l’autonomie en me cassant plus d’une fois la figure en essayant d’atteindre les bras tendus de personnes chez lesquelles je n’avais en réalité aucune envie d’aller…

J’avais également constaté que j'étais équipé d'une belle paire de bras munis à chaque extrémité de mains pourvues de plusieurs doigts. On m’a appris quelques années plus tard que j’en avais exactement dix. Cinq de chaque coté.

Je commençais à coordonner les mouvements de toute cette délicate machinerie en faisant tomber des tas de trucs que d’autres personnes visiblement bien intentionnées ramassaient pour que je puisse à nouveau les faire tomber…

Ces absurdes et répétitifs exercices ne déclenchaient pas un grand enthousiasme de ma part mais je décidais, faute de mieux, de continuer cette gymnastique imposée et quotidienne tout en restant sur mes gardes et prenant mon mal en patience…

A ce moment là je ne connaissais pas encore le grand philosophe  Schopenhauer qui clamait haut et fort que la vie oscille, comme un pendule, de la souffrance à l’ennui…

Les véritables souffrances étaient encore à venir. A cet âge, ce qui m’attendait c’était la rougeole, les accès de fièvre, les rhumes et les embarras gastriques soignés de main de maître par une grand-mère experte en cataplasmes à la moutarde, sirops d’oignons et autres remèdes de bonne femme.

Jusqu’à un âge avancé je faisais d’ailleurs le désespoir des rares médecins de la région qui n’auraient jamais réussi à gagner honorablement leur vie si toute leur clientèle avait été aussi robuste et résistante comme je l’ai été…

Parfois, lorsqu’il m’arrivait de pleurnicher sans raison apparente, grand-mère, qui avait réponse à tout, disait :

- Ich Glaab das Kind schafft on de Tsänn ! (3)

Je ne comprenais pas un mot de ce qu’elle disait, n’ayant pas encore appris le Platt (4) mais je sentais des trucs bizarres qui commençaient à pousser dans ma bouche…

J’avais 5 mois et ces trucs qui poussaient de plus en plus fort devenaient au fil des jours une véritable gêne qui m'empêchait de téter convenablement mes biberons de lait de chèvre quotidiens. Le monde dans lequel j’avais été parachuté était décidément plein de surprises…

Quand à l’ennui, n’en déplaise à ce cher Monsieur Schopenhauer, je l’ignorais superbement, bien trop occupé à essayer de comprendre ce monde qui m’entourait et, croyez-le ou non, ce monde étrange commençait petit à petit à s’adapter à ma modeste personne…

Ou était-ce tout simplement l'inverse ? 

 

 Pour lire la suite de ce récit  CLIQUEZ ICI

 

(1) Madame Keller, quel bel enfant vous avez là…

Cela n’a pas duré, Quelques années plus tard maman eût 3 autres enfants qui devinrent à leur tour les plus beaux du monde. S’isch halt so ! (C’est ainsi !).

(2) Une berceuse que chantait souvent ma (nos) grand-mère(s) :

Dors mon enfant dors…

Papa garde les moutons,

Maman secoue un arbrisseau

Pour qu'il en tombe un doux rêve...

(3) Je crois que cet enfant est en train de faire ses dents…

(4) Langue locale, plus de détails  ICI

 

 


 

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29/06/2017
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