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Danielle Hofmann Grandmontagne : Le tango d'amour des frontaliers

Génétiquement, les frontaliers sont des Européens avant l'heure. Toutes les frontières de la France sont concernées. Les politiciens, sortant souvent de l'ENA et natifs de la grande ceinture parisienne, parlant l'anglais, l'allemand, l'espagnol ou l'italien comme on l'apprend dans les lycées, c'est à dire, avec un épouvantable accent, n'ayant aucune conscience des traditions et cultures des pays limitrophes régissent nos vies en écrasant nos racines, en séparant les familles, que cela soit du temps des guerres ou de la pandémie du coronavirus.

 

Histoire d'une famille franco-allemande : 

 

(1) Les origines franco-allemandes d'Annie

13 novembre 1915.

Il neige à gros flocons sur la ville de Mayence encore endormie. Seuls troubles du silence, les cris de quelque cocher forçant ses lourds chevaux de trait à prendre le virage sur le sol glissant de la place Gutenberg, au cœur de la ville.

Bordées d'élégantes maisons patriciennes, d'arbres et de gazons enneigés, elle est à l'image solide et paisible des bourgeois qui y habitent. C'est aussi le point de départ d'une ligne de tramway sur rails, tirés par des chevaux. Mayence est une ville magnifique, chargée d'histoire, depuis les Romains en passant par des époques où elle était même française, baptisée Mont Tonnerre sous Napoléon.

Soudain, une calèche, tirée par une vieille jument noire, surgit au coin de la place.

Un homme engoncé dans une capeline de fourrure noire, menait le cheval au galop sur les pavés glissants. Il s'arrêta au numéro 1, devant un grand immeuble gris aux fenêtres enchâssées dans de la dentelle de pierre. Il attacha son cheval à la borne, prit sa mallette de cuir et ouvrit la lourde porte en fer forgé. Il monta rapidement les marches du grand escalier de marbre et s'arrêta au deuxième étage devant une grosse femme blonde échevelée.

« Docteur, je vous attendais ! Je suis la sage-femme. Vite, elle ne crie même plus et l'enfant ne vient pas ! »

Il entra, ôta son chapeau et son lourd manteau et s'avança calmement dans la pièce.

D'abord, il fit sortir tout le monde, le futur père, la famille, la voisine, à part la sage-femme et s'approcha de Marie-Elisabeth. Allongée sur un grand lit, elle avait les yeux ouverts, mais respirait avec peine. De la sueur perlait sur son front. Les draps brodés de dentelle étaient tachés de sang. Sur la commode, la sage-femme avait déposé une cuvette de faïence emplie d'eau chaude et des serviettes.

« Alors mon enfant, on attend ce bébé depuis hier au soir ? Cela va aller vite maintenant. Encore un peu de courage ! »

Il ouvrit sa mallette, en sorti des instruments. Puis, il demanda à la grosse femme de s’arque-bouter de toutes ses forces sur le corps de la patiente et entreprit son travail. Quelques minutes plus tard, un petit corps bleui, inerte, jaillit à la lumière.

Le docteur ranima l'enfant pendant que la sage-femme s'occupait de la mère.

Après que l'enfant ait poussé un faible gémissement, le docteur demanda à la sage-femme de nettoyer le bébé. Celle-ci entreprit de l'emmailloter dans une sorte de sac, puis le ficela de bandelettes blanches pour que la petite fille ait les jambes bien droites plus tard et présenta la petite momie à sa mère. A présent Marie-Elisabeth reposait dans des draps frais, ses longues boucles d'or roux auréolaient le fin visage épuisé.

Quand le docteur se pencha sur la mère et la petite fille, elle sourit faiblement en disant :

« Je suis heureuse que ce soit une fille ! Son prénom sera Anne-Catherine, mais je l’appellerais Annie ». La jeune femme s'émerveillait de la beauté de l'enfant, des doux cheveux noirs qui dépassaient du petit bonnet de dentelle. Elle l'embrassait tendrement en faisant mille vœux de bonheur.

 

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On frappa à la porte. « Puis-je entrer ? » dit Nicolas Benner, le père de l'enfant.

Nicolas travaillait au chantier de construction navale au bord du Rhin et prenait soin de cacher son ascendance française. Il était né à Charleville en 1888 et, après avoir appris le métier de chaudronnier, il souhaita se spécialiser dans la construction de péniches.

Sur les chantiers, il avait fait la connaissance des Compagnons. Les Compagnons sont des artisans réunis en une vaste famille de métiers du bois, de la pierre, du fer, et autres. Ils portent un costume traditionnel, une canne avec des rubans, un chapeau et voyagent à travers d'autres régions et pays pour perfectionner leur art.

Parfois, ils entrent dans la franc-maçonnerie par idéal et ce fut le cas de Nicolas.

Son frère Pierre, né en 1884, était marié à Cécile, tous deux attachés à leurs racines et bien décidés à ne pas quitter leur ville. Paul, son fils épousa Annonciade, fille de l'île de beauté, ravissante brune, corse dans l'âme. Pierre était entré aux Chemins de fers à quatorze ans. Être cheminot à cette époque était la garantie d'un travail sûr et de nombreux avantages.

Le père était fier de son fils aîné mais Nicolas voulait absolument voir du pays et construire  des bateaux. Pour réaliser son rêve, il partit en Allemagne, au célèbre chantier naval de Mayence. Le fait de partir en Allemagne le fâcha pour toujours avec son père et son frère, à tel point qu'il ne vint même pas aux enterrements plus tard.

Nicolas était un jeune homme de taille moyenne, brun aux yeux verts, intelligent mais peu bavard. Franc-maçon, grand joueur d'échecs, il menait une vie relativement paisible malgré les troubles de la guerre, car il avait pu garder son poste au lieu d'être réquisitionné.

Il allait rencontrer celle qui deviendrait sa femme lorsque Hans, son collègue du chantier naval, l'invita à sa noce.

C'était au mois de mai, au bord du Rhin. Il faisait déjà très chaud et les gens se baignaient dans le fleuve. L'air sentait bon le poisson frais et l'herbe fauchée. Sur les rives, assises parmi les marguerites et les bleuets, des familles regardaient passer les péniches.

 

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Dans une guinguette à la large terrasse qui offrait une vue magnifique sur Mayence et la ville de Weisenau, la noce battait son plein. Un musicien chantait en s'accompagnant d'un accordéon les vieilles chansons allemandes qui parlaient de la Lorelei, du Père nourricier le Rhin, du bon vin blanc que produisaient les coteaux ensoleillés. Les invités reprenaient en cœur les refrains en se tenant tous par les bras, se balançant de droite à gauche avec le rythme de la musique. En fait, c'était un peu comme si les gens dansaient en restant assis. Au menu, on servit du bœuf mariné dans le vinaigre et des Knoedel, boulettes de purée de pommes de terre ayant frémi dans l'eau, la spécialité de Mayence. Puis, suivirent de gros gâteaux à la crème au beurre, le tout arrosé de Riesling.

La mariée, Gretel Tischleder était ravissante dans sa robe de soie et dentelle blanche qu'elle avait cousu elle-même, car elle était couturière pour les gens riches de la ville.

La demoiselle d'honneur, Marie-Elisabeth, une belle jeune fille rousse en robe de satin vert, le visage bien dessiné souriait en laissant entrevoir des petites dents de nacre comme en ont les poupées. Ses boucles d'or cuivré, relevées sur le sommet de sa tête, étaient maintenues par une couronne de fleurettes. Elle faisait penser à un portrait peint par Botticelli.

Nicolas tomba fou amoureux d'elle, l'épousa et ils emménagèrent au numéro 1 de la place Gutenberg, maison des parents de Marie-Elisabeth...

La porte s'ouvrit à nouveau et Gretel, sa sœur, entra dans la chambre de la jeune accouchée. Tout sourire, elle lui dit : 

» Tu m'as fait bien peur ! Tiens, bois ! J'ai fait exprès pour toi un bon bouillon de poule avec un œuf. Cela va te remettre un peu. Je suis si heureuse de la naissance de ta petite fille ! Tu sais que moi, je ne pourrais jamais avoir d'enfant, mais à présent, je suis tante et je te promets de veiller avec toi sur elle toute ma vie ! ».

Marie-Elisabeth se remit assez vite de son accouchement difficile et la vie reprit son cours normal. De milieu plutôt aisé, la famille n'eut pas vraiment à subir les privations de la guerre.

Annie grandissait heureuse et choyée. Jolie petite fille, elle avait hérité des yeux verts de sa mère et des cheveux bruns de son père.  Elle était sage, silencieuse, parfois trop peut-être.

Assise sur sa petite chaise de bois peinte en rose mauve, elle rêve, attendant patiemment la bouillie de blé et de lait qu'on lui prépare. Sa maman lui coud une poupée de chiffons aux cheveux de laine avec un sourire brodé au point de croix.

Elle lui raconte les histoires du Rhin, ses crues et décrues, ses bateaux. Et puis, les chants de la Lorelei, sur son rocher, qui peigne ses longs cheveux blonds tandis que des bateliers, hypnotisés par sa vision, ne voient pas les écueils sur lesquels se brisent leurs embarcations. Et puis aussi, celle du Rattenfänger, littéralement chasseur de rats, qui, au Moyen Age, avait sauvé Mayence de l'invasion malfaisante en jouant si bien de la flûte que tous les rongeurs l'avait suivi sur une île au milieu du Rhin.  Il y a encore aujourd'hui sur l'île une tourelle baptisée Maüseturm (Tour des souris).

Au printemps, les cheveux d'Annie étaient ornés de couronnes de fleurs.

Tante Gretel lui cousait de merveilleuses robes de princesse avec les chutes de tissu en soie, d'organdi, de satin, les bouts de ruban et de dentelles qui restaient des modèles somptueux qu'elle créait pour ses clientes. L'été, elles se promenaient toutes les trois le long des rives du fleuve, rendant parfois visite à Nicolas au chantier naval.

Quand Annie eut cinq ans, sa mère et sa tante décidèrent de l'inscrire à l'école de danse classique de Mayence. Les cours, réservés à une élite, étaient non seulement très onéreux, mais il fallait aussi acheter les chaussons de danse, les tutus et puis faire les trajets en tramways. La petite fille, toute menue et très gracieuse était particulièrement douée.

 

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Bientôt, elle eut même des petits rôles à l'opéra de Mayence. Les parents, la tante Gretel et l'oncle Hans fondaient d'émotion, quand l'enfant jouait le petit rôle d'une poupée sortant d'une boite de carton en dansant quelques minutes au cours de la représentation des Contes d’Hoffmann d'Offenbach.

Après le spectacle, les deux femmes se disputaient en riant le plaisir de porter l'enfant en l'appelant Anschen, Anischen, Annie.

Quand elle eut six ans, l'enfant, un peu maigrichonne, partit un mois avec un convoi d'enfants de Mayence au Danemark pour reprendre des forces et des couleurs après la guerre. Annie fût l'hôte d'une famille charmante avec deux enfants de son âge.

Le père avait une fabrique de cigares, une voiture et la mère confectionnait tous les jours des gâteaux au beurre frais. Elle apprit quelques mots de danois et découvrit la mer avec ses plages de verdure, sans sable, où paissaient de grandes vaches qui l'impressionnaient au plus haut point. Quand elle revint à Mayence, ses bonnes joues roses et toutes les histoires qu'elle avait à raconter consolèrent toute la famille de la tristesse de son absence.

Elle avait les plus beaux jouets : maison de poupées, comptoir de marchande, trottinette, traîneau et cerceau de bois, des livres et même des échasses. Mais, parfois, espiègle, elle descendait les deux étages à califourchon sur la rampe de l'escalier de marbre jusqu'à l'entrée de la maison, terrorisant sa mère. Et puis, ils déménagèrent à Weisenau dans un appartement, rue des Chatten, près des ateliers de construction navale.

Tante Gretel et son mari emménagèrent à Gonsenheim dans une jolie maison avec un grand jardin. Oncle Peter, camarade de guerre de Hans, vint habiter avec eux, car il avait tout perdu pendant la guerre.

Le jardin merveilleux de Tante Gretel était une suite de petits tableaux de contes fées.

Il y avait Blanche-Neige et les sept nains près d'un minuscule chalet illuminé de petites bougies à l'intérieur. Il fallait soulever le toit pour les allumer.

On y voyait les sept petits lits de bois. Plus loin, des grenouilles hilares autour d'un petit bassin d'eau avec des plantes aquatiques et un petit bateau à vapeur qui fonctionnait avec une pastille de combustible. Ailleurs encore, un petit palais de bois avec des princesses, des gnomes et des sorcières.

Une belle Lorelei peignait ses cheveux assise sur son rocher. La tante avait imaginé et construit avec son mari tous ces éléments de rêves enfantins pour le plaisir d'Annie.

Bien plus tard, les enfants d'Annie, après la guerre, en 1947, s'émerveilleront aussi des vestiges de ce jardin merveilleux...

 

* * * * * * * * * * 

 

(2) Le drame

Un soir, Marie-Elisabeth se plaignit d'avoir mal au ventre et de saigner souvent.

On fit venir le vieux médecin qui prescrivit quelques tisanes, mais le mal persistait et la jeune femme, de plus en plus pâle, s'affaiblissait de jour en jour.

L'ambiance devint triste à la maison.

« Ne fais pas de bruit, Maman est malade…, Mange ta soupe !, non, il n'y a rien d'autre !... »

Nicolas se mit à rentrer tard le soir, après de nombreuses parties d'échecs au petit café près du chantier naval. Souvent Annie vit sa mère essuyer des larmes furtives. Heureusement, tante Gretel venait souvent chercher l'enfant, l'emmenait au cours de danse, puis à Gonsenheim dans la maison avec le beau jardin, lui cuisinait des petits plats et la faisait rire.

Une nuit, Annie, fut réveillée par les cris de douleur de sa mère et le matin le docteur emmena Marie-Elisabeth à l'hôpital. Tante Gretel vint chercher l'enfant.

On était en 1922. La jeune femme fut opérée, mais à cette époque, les surinfections n'étaient pas rares. La fièvre enflammait ce corps fragile, la sueur mouillait les boucles d'or roux et elle était pitoyable dans sa chemise d'hôpital.

Un matin, on frappa à la porte de sa chambre. Une commère entra, s'approcha du lit où reposait l'opérée et lui dit : 

« Ach, Maria-Élisabeth, il faut que je te dise quelque chose… Ton mari a une amie qu'il voit tous les soirs au café du chantier naval. Elle n'a que dix-sept ans, mais elle sait ce qu'elle veut cette délurée. Elle lui a tourné la tête. Elle s'appelle Babette. »

Marie-Elisabeth ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Elle fit un geste de la main pour éloigner la mégère qui sortit à reculons. De grosses larmes roulaient à présent sur ses joues émaciées. Quand, un peu plus tard, Gretel arriva, cette dernière eut beaucoup de mal à apprendre ce qui s'était passé. Elle savait depuis longtemps que le mari de sa sœur avait une relation, mais elle n'avait pas voulu en parler pendant la maladie. Elle en voulait plus à Nicolas qu'à la jeune fille qui n'avait que 17 ans, encore une enfant. Jamais elle n'aurait pu imaginer qu'une méchante femme vint annoncer cela à la malade…

Les deux sœurs pleurèrent ensemble et Gretel essaya de la consoler en lui disant que Nicolas l'aimait, que ce n'était qu'une passade et que tout rentrerait dans l'ordre.

Quand, elle partit, Marie-Elisabeth semblait calme et lui adressa même un sourire.

Le lendemain, Annie qui dormait chez sa tante, fut réveillée par des voix en sanglots. Gretel vint la sortir de son petit lit, l'habiller, et en pleurant lui dit :

« Tu n'as plus de Maman ! »

Dans le  jardin, elle cueillit quelques roses jaunes et blanches, les mit dans la main de l'enfant ; puis, elles prirent le tramway pour l'hôpital.

Marie-Elisabeth avait arraché le drain de sa plaie et s'était laissé mourir. Une sorte de suicide en fait. Cela allait marquer à jamais l'enfant. Sa mère tant aimée l'avait abandonné d'une façon cruelle.

On rangea les jolies robes de dentelles et rubans dans des boites; on l'habilla de noir, elle ne retourna plus jamais aux cours de danse. Les adultes pleuraient, mais Annie ne voulait pas croire que sa Maman était partie pour toujours…

Assise dans un coin, avec sa poupée de chiffons, l'enfant chantait des berceuses, mais ne disait rien. On ne l'emmena pas à l'enterrement de sa mère pour l'épargner, mais personne ne s'occupait d'Annie puisqu'elle ne pleurait pas.

Gretel avait voulu prendre l'enfant chez elle, l'élever, mais Nicolas, jaloux, refusa.

Dans la famille, il y avait une vieille grand-mère, originaire de Mézières les Metz, veuve de guerre, qui avait élevé seule ses six enfants. Elle  habitait à Dillingen en Sarre et il lui demanda de venir chercher l'enfant.

Quand la vieille femme vint prendre Annie, elle ne pleurait toujours pas. La petite fille demanda juste à emmener sa poupée de chiffons, car on ne pouvait pas emmener beaucoup de bagages. En quelques jours, la jeunesse dorée de l'enfant avait pris fin.

La vieille femme et l'enfant montèrent dans le train à vapeur qui les emmenait loin de Mayence et du Rhin.

 

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Pendant trois ans, elle allait vivre chichement avec cette grand-mère qui confectionnait des pulls sur sa machine à tricoter pour vivre. Une petite maison de pierre et bois, près de la cathédrale, avec deux chambres et une cuisine. Un poêle à bois, une grosse cuisinière blanche à tiroirs, avec l'eau qui chauffait sur le réservoir de côté, un four pour les gâteaux.

Femme autoritaire, mais juste, elle n'avait pas beaucoup de temps pour les câlineries, mais elle lui témoignait une tendresse profonde. Elle appelait l'enfant Annie, comme l'avait souhaité sa mère, la tenait propre et lui cuisinait des plats solides pour faire grossir la petite maigrichonne de la grande ville.

Le dimanche matin, elles allaient à la cathédrale, l'après-midi, elles se promenaient dans les bois, cueillant myrtilles, mûres, pommes sauvages ou champignons selon la saison.

Annie était devenue une enfant calme, docile et réservée.

Au fil des fêtes de l'année, la vieille femme lui confectionnait quelques gâteries, les gâteaux de Saint Nicolas et Noël, les beignets de carnaval, les œufs de Pâques, les tartes aux quetsches ou au « streusel ».

Annie travaillait très bien à l'école et, parfois, la grand-mère achetait au marchand ambulant pour quelque sous, une partition de musique. Elle sortait alors son accordéon de l'armoire, et, ensemble, elles chantaient les ritournelles à la mode…

Les années passaient et l'enfant avait trouvé un certain bonheur et surtout son équilibre.

Parfois une carte postale de Tante Gretel, avec des enluminures de fleurs brillantes qui sentaient bon, ou bien de son père quelques mots laconiques. Mais le courrier était rare et cela était mieux ainsi disait la grand-mère.

1925. Le monde bascule à nouveau pour l'enfant. Nicolas, son père, se manifeste. Après que les commérages aient cessé, il a finalement épousé la jeune Babette, cause du suicide de sa mère.

La jeune femme a vingt ans et attend un enfant. Certainement pleine de bons sentiments, peut-être aussi poussée par le remords, elle veut créer une nouvelle famille avec Annie qui vient d'avoir dix ans. Persuadés que leur démarche serait une bonne surprise pour la petite fille, le père et sa nouvelle femme partirent en Sarre la chercher.

En fait, pour la grand-mère et Annie, c'est l'horreur ! Ils viennent arracher l'enfant à son bonheur tranquille, briser les liens de tendresse, l'enlever à ses amies d'école, détruire cet équilibre reconstruit. Ils emmènent de force Annie, en pleurs, accrochée aux jupes de la grand-mère effondrée. Et, dans le train à vapeur qui les emmène à Mayence, ils lui disent qu'elle est ingrate, qu'elle est méchante car ils se donnent du mal pour qu'elle rentre à la maison vivre avec sa famille.

Une petite fille, Lisel, naît et bien sûr la mère s'occupe essentiellement du bébé.

Annie sait ce qui s'est passé autrefois, que cette femme est en partie responsable de la mort de sa mère, de son malheur, de l'avoir arrachée du havre de tendresse de la grand-mère.

Une colère, une rage intense habite le cœur de l'enfant. Elle se conduit d'une manière désagréable vis à vis de sa belle-mère qui finit par l'ignorer, puis se révèle une marâtre.

En effet, Babette, trop jeune, ne comprend pas les réactions d'Annie. Le père est occupé par son travail, la politique et les tournois de jeux d'échecs. Il ne souhaite pas entendre les pleurs du bébé ni les disputes fréquentes entre sa nouvelle épouse et sa fille.

Annie se plonge éperdument dans l'étude et le sport. Elle est la meilleure élève de l'école et, après le certificat, la maîtresse demande aux parents de la laisser faire des études supérieures.

Mais le père refuse et l'adolescente fait un apprentissage de mercière dans le grand magasin Leonhard Tietz à Mayence. Elle apprend les différences entre les fils de coton perlé, mercerisé, les bobines de marque DM, les épaisseurs de laine, les aiguilles à tricoter, à coudre, à broder, les œufs en bois pour raccommoder, la passementerie, les galons, les rubans, les doublures, les patrons, les petites scies à découper les modèles, les dés, les écheveaux et tant d'autre choses. Toute sa vie, elle aimera les travaux d'aiguilles.

La marâtre prend le petit salaire d'Annie pour la participation aux frais de la famille, mais fait une grande différence entre les deux enfants. Le matin, Lisel reçoit un sou pour un petit pain au lait à l'école, mais Annie n'a droit à rien, jamais, même pas les trois sous pour prendre le tramway pour aller voir Tante Gretel.

L'atmosphère est lourde à la maison. Le dimanche, elle va rejoindre ses amies au bord du Rhin, au « Katzenloch » (Trou du chat), dans la verdure et part à la chasse aux bestioles.

L'adolescente s'amuse à faire enrager sa marâtre en lâchant des couleuvres, plein d'escargots ou encore des hannetons  ou des crapauds dans la chambre des parents provoquant des cris de terreur ou de dégoût.

Heureusement, le sport est un dérivatif. La jeune fille est une formidable nageuse.

Elle traverse régulièrement le Rhin, fait des parcours de natation de plus de quatre kilomètres, s'amuse à plonger sous les péniches pour ressortir de l'autre côté. Malheureusement, un jour, il y eut un drame.

Un dimanche après-midi, au bord du fleuve, Annie et ses amis riaient en se lançant des défis. Qui nage le plus loin ? Le plus longtemps ? Hans, un jeune homme de dix-huit ans voulut montrer une de ses prouesses : traverser le Rhin en nageant sous une péniche qui passait. Il n'en ressortit jamais. Tous se firent des reproches pour leurs paris stupides et la tristesse s'installa dans leur jeunesse.

A Mayence, le grand magasin Tietz appartient à des juifs et l'antisémitisme monte. Dans les rues, les incidents s'aggravent ; le climat politique devient angoissant.

A la maison, la situation familiale est complètement dégradée et après de longues discussions, on la laisse enfin quitter Mayence pour rejoindre la grand-mère en Sarre.

Une petite valise de carton, avec quelques vêtements, des photos de sa mère, juste l'argent nécessaire pour payer le billet de train, elle quitte Mayence.

Elle ne retournera pas avant longtemps au bord du Rhin et sa vie sera marquée par les éternelles valises, plus tard par les cantines militaires lors des nombreux déménagements.

En 1935, en arrivant à Dillingen, elle retrouve les odeurs, les poussières, l'environnement gris de la « Dillinger Hütte », l'usine sidérurgique, alimentée par la petite rivière Prims.

Presque tous les gens travaillent dans cette aciérie, construite en 1685 sur les ordres de Louis XIV. Il y règne une ambiance chaleureuse basée sur l'entraide.

Tout le monde se lève tôt, effectue un dur labeur, puis rentre s'occuper de la chèvre, des poules et des lapins, du petit jardin que chaque maison de l'usine possède.

Annie est folle de joie de retrouver la grand-mère. On lui trouve un petit travail  et elle reprend la vie simple et heureuse.

Mais, le climat politique devient de plus en plus menaçant, Hitler monte au pouvoir.

Les juifs sont harcelés, il y a de plus en plus de violence et Annie ne veut surtout pas rester dans cette ambiance qui devient nazi.

Elle décide de suivre des cours de français et forge un plan pour aller en France, pays des ancêtres de son père. Elle se coud de jolies robes brodées, se tricote des pulls ornés de fleurs et d'animaux au point de jacquard, et se taille dans des bouts de feutre des petits chapeaux, des bibis, décorés de dentelle de fruits et de feuillages.

Avant d'aller aux cours, elle chauffe le fer à friser sur la vieille cuisinière pour se faire des bouclettes. Et puis, toute pimpante, elle part au vieux château de Dillingen apprendre le français.

Le Land de la Sarre a toujours eu une vie européenne avant l'heure, tour à tour française ou allemande. Jusqu'en 1935, c'est le territoire du bassin de la Sarre selon le traité de Versailles.

Les populations ont des liens franco-allemands dans de nombreuses familles, comme la plupart des  Lorrains à cheval sur la frontière.

Mêmes les villes changent de noms suivant les frontières qui bougent.

Sarreguemines vient de « Saargemünd », qui veut dire « estuaire de la Sarre », car la rivière Blies s'y jette. Saarlouis est la ville de Louis XIV. On peut encore y visiter les fortifications de Vauban, architecte français. Des villes à cheval sur les frontières se nomment Grossrosseln et Petite Rosselle ou encore Grossbliederstroff ou Kleinbliederstroff de part et d'autre. Nied allemande ou Nied française pour la même rivière. D'autres gardent leurs noms allemands, même si elles sont en France, comme Schoeneck (Beau coin) ou Neunkirchen (Sept Eglises).

La ville de Dillingen est française de 1391 à 1813, son château a été construit par le Duc de Lorraine vers 1395. Tour à tour, Duché de Lorraine, Royaume de France, République française en 1792 puis empire français jusqu'en 1813.

Ensuite, la ville devient allemande jusqu'en 1920 où elle devient Territoire du Bassin de la Sarre. A présent, elle est  à nouveau allemande.

Annie, durant les cours à Dillingen, a rencontré un beau jeune homme brun aux yeux noisette. Il s'appelle Daniel Grandmontagne, ou Grand-Montagne selon les arbres généalogiques. Lui aussi veut rejoindre la France et souhaite s'engager dans la cavalerie.

Les deux tourtereaux, moitié français, moitié allemands, se trouvent beaucoup de points communs.

 

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Avides de découvrir le monde, courageux, fiers et plein d'élan, ils se promènent après les cours le long de la rivière Prims. Ils se prêtent le peu de livres en français qu'ils possèdent. Ils aiment particulièrement l'histoire de Till Eulenspiegel, dont les pages jaunies racontent les aventures au moyen-âge.

L'histoire de Claes, le père flamand, brûlé injustement sur un bûcher qui va déterminer la vie de Till : le sachet qu'il porte autour du cou avec les cendres de son père, le rôtisseur qui lui reproche de manger son pain avec l'odeur du cochon rôti et qu'il paiera avec le bruit du sou qu'il laisse tomber sur le sol.

Ils savent que l'avenir est incertain, que chacun d'eux va partir vers des horizons différents, mais ils sont heureux. Auront-ils l'occasion de se revoir ? 

 

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25/11/2021
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