NOSTALGIA, le blog qui fait oublier les tracas...

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Clément Keller : Sous le signe du poisson (suite)

Il était déjà 8 heures lorsque Richard fut tiré de son sommeil par des cris d'enfants qui partaient pour l'école. Il se leva, s'habilla et se dirigea vers la cuisine où sa mère et sa grand-mère étaient en train de prendre leur petit déjeuner.

Il souhaita d'une voix éraillée le bonjour à la famille puis se servit un bol de café fumant qu'il bût aussitôt avec avidité.

- T'as raté ton poste ce matin ? lui demanda la grand-mère étonnée de le voir à la maison à une heure aussi tardive.

- Non, j'ai congé aujourd’hui, faudra quand-même commencer à vous habituer à mes nouveaux horaires de travail depuis que j’ai quitté la mine et que je travaille dans l'usine à Sarrebruck avec Clément...

- Mais Richard, t’aurais jamais dû arrêter à la mine, t’as entendu ce qu’a dit ton père... C'était grâce à ton boulot qu'on avait un logement gratuit et du charbon !

- Oui, du charbon qu'il allait vendre aussitôt pour acheter de la bière, et un logement sans eau courante et sans électricité parce que vous ne payez pas les factures !

- Tu sais bien qu'on n'y est pour rien, il nous a promis qu'il arrêterait de boire et qu'il se chercherait un travail stable après l'hiver...

Richard n'écoutait même plus ce que sa mère lui disait. Il était de nouveau loin de ce quotidien qu’il voulait oublier et, dans ces moments de déprime, il voyageait dans sa tête au cœur d'un monde calme, toujours ensoleillé où les problèmes n'existaient pas.

Il vida son bol de café, récupéra son blouson puis sortit rapidement de la baraque pour échapper à la tension qui s'y était installée depuis qu'il avait quitté la mine.

Il traversa le jardin enneigé, reprit la route et décida d'aller faire un tour dans la cité.

La plupart des habitants étaient maintenant réveillés, et il suivait du regard les premiers clients se presser à l'entrée du baraquement transformée en épicerie S.A.M.E.R. (1)

Il reconnut de loin, à sa démarche chaloupée, le Julot, qui devait déjà avoir un coup dans l’aile, puis la mère Gauthier qui descendait de l’escalier du magasin son filet à provision à la main, en pleine discussion avec une des voisines dont le mari avait eu un accident à la mine il y a quelques semaines.

C’est dans un éboulement qu’il a reçu un bloc de rocher sur le dos, on ne sait pas encore s’il pourra de nouveau travailler au fond…

- Oui j’ai entendu, c’est le troisième accident en quelques mois, le Robert est également à la maison, lui c’est à cause d’un doigt arraché…

Un doigt arraché… Richard secoua la tête et se souvint de cette matinée alors qu'il était encore un jeune apprenti mineur travaillant au triage et qu’il avait trouvé parmi le charbon qui défilait sur le tapis roulant un gant ensanglanté dans lequel restait un bout de doigt arraché… Il frissonna et se félicita d’avoir enfin pu quitter cette mine qui blessait dans leur chair ou tuait si souvent des hommes dans la force de l’âge…

 

 

epicerie1.jpg

 

Richard était maintenant arrivé à la hauteur de la baraque dans laquelle habitait Wolfgang et sa famille, les Baumann (2). Il vit la mère de son copain sortir de chez elle, un cabas à la main, et se diriger d'un pas rapide vers l'épicerie où s'était formé entre-temps un groupe d'une dizaine de personnes.

Wolfgang avait à l'époque sept frères et sœurs, et les dix personnes vivaient tant bien que mal dans une baraque entière normalement prévue pour deux familles. Elle était située juste à côté d'une des deux pompes à eau que la commune et les houillères avaient laissées à la disposition des habitants.

Wolfgang et Henri étaient au travail ce matin et seul Helmut, le plus âgé des garçons, était debout sur le pas de la porte occupé à dégager l'entrée de la baraque de la couche de neige qui s'y était accumulée pendant la nuit.

Richard lança un rapide salut en direction du frangin qui lui répondit avec un large sourire.

- L'avantage quand il pleut, c'est qu'on n'a pas besoin de pelleter de la neige, lui cria Richard en mimant le geste des deux mains.

- Ça tu peux le dire, mais si tu veux, tu peux toujours venir le faire à ma place !

Les quelques phrases échangées furent ponctuées d'un éclat de rire, puis Helmut reprit rapidement son occupation. Il était plus vieux de quelques années, et cette légère différence d'âge avait comme conséquence de limiter leurs rares conversations à de vagues échanges de phrases banales et formelles.

La voiture du père Baumann était garée dans la cour de la baraque et en la voyant, Richard se mit à sourire en repensant à l'anecdote que Wolfgang lui avait raconté l'été dernier...

Kurt, son père, grand pêcheur devant l'éternel, jouissait, en colocation avec quelques-uns de ses amis, de l'usage d'un ponton de pêche sur la Sarre dans le coin de Sarralbe.

L'aventure rocambolesque avait eu lieu lors d'une sortie un samedi de l'année dernière. L'équipe de poivrots patentés était au grand complet, les casse-croûte, les bouteilles de bière et de Schnaps étaient entassées dans les musettes, les lignes étaient préparées et vérifiées depuis la veille, et toute la bande, Wolfgang compris, s'était entassée tant bien que mal dans la Simca Aronde paternelle au lever du jour.  

Ce matin-là, le groupe était composé du Farsing, de son voisin Léo ainsi que du Fritz et de Pierrot, un de leurs amis communs. Ce dernier, cul de jatte de son état, ne pouvait se déplacer qu'à l'aide de ses mains. Pour protéger ses moignons, il les recouvrait avec deux coupelles métalliques fixées par des lanières, et ces accessoires brillants et lisses résonnaient d'un bruit de sabots chaque fois qu'il se déplaçait en sautillant.

Ils partirent donc ensemble au lever du jour, et se retrouvèrent trois quarts d'heure plus tard au bord de la rivière à côté du ponton qu'ils avaient loué.

A peine sortis du véhicule, ils entendirent des éclats de voix provenant de l'emplacement qui leur était réservé, et quelle ne fût leur surprise lorsqu'ils arrivèrent près du ponton de constater qu'une bande de gitans de Forbach qu'ils connaissaient et à qui ils avaient déjà eu affaire en d'autres occasions était en train de pêcher sur l'édifice qui leur était destiné.

Kurt était à l'époque un géant tout en muscles de près de deux mètres de haut qui ne s'en laissait pas facilement conter. Sûr de son bon droit, il sauta aussitôt sur le ponton et commença à distribuer de grands coups de poings dans toutes les directions.

Ses amis le suivirent aussitôt et en quelques minutes, la mêlée fut générale car les gitans n'étaient pas commodes non plus et défendirent avec fermeté leur position.

La bagarre commençait à prendre mauvaise tournure, car l'un des gitans avait sorti un couteau de sa poche, et la mêlée encore confuse se transforma bientôt en débandade générale.

Affolé, Pierrot qui était resté en sécurité près de la voiture, se mit à hurler et à gesticuler, criant au meurtre et à l'assassin, puis, levant ses bras qui semblaient immenses comparés à son corps raccourci se mit à courir sur ses moignons et s'enfuit en clopinant sans demander son reste. 

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Dans la lumière blafarde et brumeuse du matin, il ne distinguait pas le chemin sur lequel il sautillait, et se dirigeait droit vers un bouquet de roseaux qui bordait le rivage lorsqu'il dérapa brusquement sur la berge boueuse et glissante de la rivière, et tomba de tout son long dans le cours d'eau où il s'enfonça rapidement jusqu'aux épaules.

Il hurla de plus belle, appela au secours, bu deux ou trois gorgées d'eau saumâtre et malodorante, puis se sentit soudain happé sous les aisselles par les mains vigoureuses et larges de Kurt qui venait in extremis le tirer de la fâcheuse position dans laquelle il se trouvait. 

Entre temps les gitans s'étaient enfuis après avoir aplati le nez de Fritz et arraché les vêtements de Léo qui hurlait sur la berge qu'ils ne perdaient rien pour attendre, et qu'ils lui payeraient sa chemise presque neuve et les lunettes dont il tenait une branche cassée à la main.

Wolfgang qui était resté à l'écart, regardait la scène surréaliste d'un air ahuri...

Dans le brouillard, tel un Dieu mythologique sortant des eaux, Kurt avançait à travers les roseaux portant sur ses bras un Pierrot tremblant de froid et de peur qui continuait à hurler, à crier et à se débattre comme un beau diable.

- Si tu ne fermes pas ta gueule maintenant, je te refous à l'eau ! hurla Kurt excédé par les cris et les lamentations du presque noyé...

La menace fit revenir aussitôt le calme, et seul le coassement de quelques grenouilles paniquées déchirait encore le silence feutré du matin...   

Wolfgang garderait longtemps en mémoire les images folles de cette randonnée, et la courte partie de pêche se  termina avant d'avoir véritablement commencée pour cause de nez cassé, de vêtements déchirés et d'ecchymoses en tous genres.

- Décidément, même une simple partie de pêche se transforme en comédie burlesque lorsque le Fritz est de la partie se dit Richard au moment où il déboucha sur la place où se trouvait la baraque du laitier Milich Matz...  à suivre

 

(1) Lire le récit  Le petit carnet.

(2) Lire le récit  L'arrivée dans la cité. 

 

→ Cliquez ici pour télécharger GRATUITEMENT l'ouvrage 'Les couleurs du passé'.

  

 Autres récits de la même série : 

Sous le signe du poisson (1)

Sous le signe du poisson (3) 

 

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22/02/2020
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