NOSTALGIA, le blog qui fait oublier les tracas...

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Oncle Joe raconte : Mes années à la mine

J'aimerai prendre un moment pour vous parler de mes 8 années de dur travail dans les mines de charbon. J’ai vécu en France pendant 12 ans dans l’Est Mosellan, dans la région de mines du groupe de Petite-Rosselle qui faisait partie des Houillères de Bassin de Lorraine (H.B.L.).

Après la Seconde Guerre mondiale, les mines de charbon de la région étaient en plein essor. 

95% de la population ouvrière de la région travaillait dans, ou pour les mines et, de ce fait, il n’y avait pratiquement pas de chômage dans cette région industrielle.

A l’époque, presque la moitié de ces ouvriers venaient des pays d'Europe de l'Est et le reste était fourni par la population locale. Pendant la deuxième guerre mondiale, l'Alsace et la Lorraine avaient été annexée par l'Allemagne et beaucoup d'allemands y ont travaillé pendant cette période.

Après la guerre, ces mêmes mineurs, pour la plupart sarrois, sont restés dans ces mines et continuèrent à y travailler mais cette fois pour la France !

 

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Le Puits Gargan à l'époque du récit de Joe

 

Le groupe minier de Petite-Rosselle se composait à l’époque de 7 mines actives :

Le Puits Marineau, le Puits Simon, le Puits Wendel, le Puits Vuillemin, le Puits Saint Charles, le Puits Gargan et le Puits Saint Joseph.

Il restait aussi les premières mines de cette région qui n’étaient plus actives : le Puits de Schoeneck,  le Puits Sainte Marthe et le Puits Sainte Stéphanie.

Le travail dans les mines était difficile et dangereux mais permettait en contrepartie d'offrir un niveau de vie correct aux familles, qu'elles soient autochtone ou d'origines étrangères.

Les mines offraient des avantages non négligeables à leurs salariés tels des logements et des services publics gratuits, de bons programmes de santé englobant tous les soins médicaux, des hôpitaux, des médecins, des maisons de repos et même une demi-douzaine de lieux de vacances réservés aux familles de mineurs.

Tout cela avait bien entendu un coût et une partie du salaire servait à couvrir ce programme de santé. Quant aux offres de vacances, elles étaient prises en charge à 75% par les mines.

Cette industrie minière florissante faisait travailler beaucoup d'entreprises locales sous-traitantes et les nombreux commerçants des villes et villages environnants se partageaient également une bonne part de ce gâteau...!

 

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L'épicerie Rennolet à Schoeneck durant les années 55-60 

 

Même si le métier de mineur de charbon était considéré par certains comme un des moins valorisants, à cette époque, l'Est Mosellan et le Nord avaient un niveau de vie bien plus élevé que d’autres régions de France grâce à cette industrie charbonnière.

Ma famille était ce que l’on appelait communément une «famille nombreuse» et nous avons connus quelques périodes difficiles durant les deux premières années après notre arrivée dans les baraques de la Ferme de Schoeneck.

Nous vivions au jour le jour, bien souvent à crédit, car nous étions totalement démunis lors de notre arrivée en France et il fallait acheter beaucoup de choses pour faire fonctionner le ménage.

Malgré ces difficultés de départ, au bout de quelques années, notre situation s'est stabilisée et nous n’avions plus besoin de crédit, sauf peut-être lorsqu’il s’agissait de faire de très gros achats.

Je peux dire ici que la mine a permis à tous les ouvriers, même aux nouveaux arrivants, de bénéficier d’une vie décente et équitable.

Je suis arrivé en France dans cette région minière avec ma famille en janvier 1948. J'avais 10 ans, je venais d'Ukraine en passant par les camps de réfugiés allemands et n’avait, jusque là, suivi aucune scolarité. (1)

Mon avenir immédiat consistait à aller travailler à la mine et, comme beaucoup d'enfants, j’ai commencé l'apprentissage du métier de mineur à l'âge de 14 ans, d'abord à l'école des mines et ensuite dans les Puits Wendel et Vuillemin.  

J'ai travaillé à la mine pendant 8 ans, jusqu'en août 1960. Les trois premières années au jour, d’abord à l’école des mines puis à différents postes dont certains étaient plus agréables que d’autres…

Les 5 dernières années de ma vie de mineur se sont ensuite déroulées au "fond" dans les différents étages. Au Puits Vuillemin nous travaillions dans différents niveaux sous terre : -291, -364, -520, -600, -750 et -850 mètres.

J’ai travaillé dans tous ces étages sauf au -291. Certains de ces niveaux étaient froids et humides, d’autres chauds comme l'enfer. Je suppose qu'à 850 mètres de profondeur, nous étions proches de l'enfer !

Mais quel que soit le niveau, il y avait toujours des rats autour de nous qui essayaient de grapiller une partie du casse-croûte.

J’ai travaillé essentiellement au niveau – 600 dans les travaux de préparation associés à l’exploitation d’une nouvelle veine de charbon. Lorsque nous travaillions dans ces chantiers, nous recevions la même prime que les mineurs affectés à la production de charbon et cette gratification supplémentaire représentait entre 2 et 4% de notre salaire quotidien.

A vrai dire, pendant toutes mes années à la mine, je n'ai jamais travaillé directement « dans » le charbon sauf pendant ma période de formation.

Dans la mine il y avait toujours le danger d'explosion. Lorsque cela se produisait et que vous travailliez dans ces zones vous pouviez être blessé ou même tué.

Le Puits Vuillemin a connu quelques tragédies majeures. En 1907, 83 mineurs ont été tués suite à une explosion de grisou,  en 1943, 8 mineurs ont été tués à cause d'un effondrement, et en 1948, 23 mineurs ont été tués par une autre explosion due au grisou. Je m'en souviens très bien, c'était l'année de notre arrivée en France et ce jour là, j'étais à l'école lorsque j'ai appris que deux des personnes tuées étaient habitaient le village. 

En 1958, 12 autres mineurs ont été tués dans une nouvelle explosion lors d’un accident qui s'est produit dans l'équipe de l'après-midi. J’ai eu beaucoup de chance car nous travaillions ce jour-là dans l'équipe du matin mais j’ai perdu un bon ami dans cet accident. Nous en avons perdu deux autres en 1951 et encore deux en 1955. (2) 

 


Vers 1995, la plupart des mines ont fermé car la demande de charbon a diminué.

C’en était fini de l’essor industriel du charbon et nous avons connu plus de chômage et la fermetures de nombreux magasins et entreprises sous-traitantes.

À ma connaissance, personne n'est devenu millionnaire en travaillant dans ces mines, la vie était dure mais on ne vivait pas dans l’inquiétude d'être sans emploi.

Les temps changent et, de nos jours, on n'entend parler des mines de charbon que lorsqu'il y a des services commémoratifs pour honorer les mineurs qui ont donné leur vie pour aider à reconstruire le pays après la seconde guerre mondiale...

Oui chers amis, n’oublions pas que les mines et les mineurs ont joué un rôle important dans la reconstruction de ce beau pays de France !

 

* * * * * * * * * * 

 

Portrait : un chef exceptionnel

Dans l'un de mes derniers commentaires, j'ai mentionné le nom de Gottfried Christman et j'ai dit que cet homme était un super gars. Il est décédé à l'âge de 89 ans après 35 ans de bons et loyaux services au Puits Vuillemin en payant un lourd tribut à la mine car il est mort de la "silicose", cette maladie pulmonaire qui a tué tant d’ouvriers mineurs.

J'ai rencontré Gottfried en 1955. Il était le chef de notre équipe de travaux, avait 14 ans de plus que moi et de ce fait, travaillait déjà à la mine lorsque je suis né...

Il était marié, père de 3 garçons et la seule éducation qu'il avait reçue était celle dispensée par les deux instituteurs de la petite école primaire de Folkling, fréquentée à l’époque par une centaine d’enfants de tous âges originaires du village et des environs… Comme beaucoup de jeunes de sa génération, Gottfried a commencé à travailler dans les mines de charbon à l’âge de 14 ans. Marié à 23 ans avec une jeune femme originaire d'Oeting, il vivait chez ses beaux-parents et, chaque jour, sauf le dimanche, il se rendait chez ses parents pour fabriquer des ‘parpaing’ avec son père pour la future maison qu'il allait construire à Folkling. Cela leur a pris pas mal de temps et d’énergie mais Gottfried est allé au bout de l’aventure et réussi à construire ce qui allait être « sa » maison et dont il avait lui-même dessiné les plans.

Je dois dire que c'était une belle maison de 4 chambres de style ranch, une architecture peu répandue à l’époque…

Gottfried était par ailleurs très croyant. Il fabriquait ses parpaings, travaillait dans les champs chaque jour de la semaine après le dur labeur de la mine mais le dimanche était sacré. Ce jour-là il allait à la messe et chantait dans la chorale de l'église d'Oeting puis, l’après-midi, venait nous retrouver aux matchs de football pour se détendre et parler de tout et de rien mais jamais du travail…

Gottfried était très dévoué à sa famille. C’était un homme qui travaillait dur, il était poli et cultivé, amusant à côtoyer et rendait de ce fait notre dur labeur un peu plus facile... Il avait le sens de l’humour et nous faisait même parfois d’innocentes petites farces. Pendant les cinq années où je l'ai côtoyé, je ne l'ai jamais entendu dire des gros mots ou des jurons, ce qui était presque atypique pour un mineur de charbon !

Il ne fumait pas et ne buvait pas, enfin pas de façon déraisonnable, car, après le travail lorsque nous attendions le train pour retourner à la maison, nous dégustions  ensemble deux ou trois fois par semaine une canette de bière à la buvette du Puits.

Je me souviens également d'un commentaire que Gottfried m’a fait alors que nous faisions casse-croûte au fond :

Joe, sans éducation appropriée, je suis devenu mineur de charbon... Mais laisse-moi te dire qu'aucun de mes garçons ne finira ici. Je ferais tout pour leur donner une bonne éducation afin qu'ils aient une meilleure vie... Oui, ces mines de charbon nous permettent de vivre, mais ce type de travail et cette vie ne sera pas celle de mes enfants...

J’ai appris bien plus tard que deux de ses garçons sont devenus, l’un ingénieur et l’autre pharmacien… Ironie du sort, malgré la déclaration de leur père, celui qui est devenu ingénieur est parti dans le Nord de la France pour exercer son métier… dans une mine de charbon ! Ainsi va la vie…

Petite parenthèse historique :

L'Alsace-Lorraine a été annexée à l'Allemagne d'environ 1870 à 1918. Après la première guerre mondiale et la défaite des Allemands, la France a récupéré l'Alsace – Lorrain. En 1940 après la défaite de la France face à l'Allemagne nazie, l'Alsace - Lorrain a de nouveau été annexée à l'Allemagne nazie et en 1942, le régime allemand a alors décidé d'enrôler les jeunes alsaciens et lorrains dans l'armée allemande. Gottfried avait à cette époque environ 18 ans et n’était absolument pas prêt à servir dans l'armée allemande et a passé près d'un an et demi à se cacher et à vivre dans le grenier de la maison parentale. Nous avons beaucoup parlé de cette époque pendant notre temps libre. Il a vécu totalement isolé et a eu de la chance et s'en est sortir :

C'était très dur de vivre seul sans personne à qui parler et sans jamais pouvoir mettre un pied dehors… Pendant cette période, je pense que j'ai lu tous les livres que nous avions à la maison. Avec l'aide de maman et papa, j'ai pu lire également à peu près tous les livres de la petite bibliothèque de l'école du village... J'ai beaucoup écrit, j’ai fait de nombreux dessins sur tous les sujets possibles et imaginables… Ce n'était pas facile mais c’était toujours mieux que d’être enrôlé dans l'armée allemande et de combattre dans leur guerre... 

Les jours et les nuits étaient très longs, surtout pendant le froid en hiver ou pendant la canicule en été… Je n’avais que 2 bougies pour seul éclairage et dans la journée, seules les deux petites fenêtres de toit laisser passer un peu de clarté et d’air frais… Mais, ce qui me manquait le plus c’était de ne pas pouvoir discuter avec des gens et mes amis...

Bien souvent je me parlais à moi-même, et même parfois aux murs, aux araignées ou aux pigeons qui nichaient avec moi dans le grenier... !

Toute cette « auto-formation » a finalement porté ses fruits et, lorsque Gottfried est retourné au travail quelques années plus tard, certaines de ses idées ont amélioré nos travaux dans les chantiers de préparation à l’exploitation du charbon…

Oui chers amis, j'ai beaucoup appris de Gottfried, peut-être même plus que de mon propre père. Dans ma vie, j'ai rencontré beaucoup de gens, mais seulement une poignée de gars comme lui. Je dirais simplement que Gottfried était un « super gars », comme ami et comme supérieur. On ne peut jamais oublier de telles personnes car il m’a marqué de son empreinte pour le reste de ma vie...

Pour cela, Gottfried mon ami, où que tu sois, un grand MERCI !

 

 

(1) Lire le récit Les chemins de ma vie en cliquant ICI

(2) Lire le récit Le drame de la famille Birig en cliquant ICI

 

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03/07/2021
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