NOSTALGIA, le blog qui fait oublier les tracas...

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Roger Roth : Souvenirs d'un enfant de Stiring-Wendel...

Roger Roth, ingénieur technico-commercial en Process Industriels actuellement retraité, écologiste engagé, humaniste à tous crins, chercheur en énergie libre, agriculteur potager, etc. est un investigateur infatigable qui cherche des solutions pratiques aux problèmes de notre époque. Autodidacte, spirituel et concret, Roger pense qu'il faut allier le manuel, la simplicité, la pratique, la logique, l'amour du vrai pour vivre en harmonie avec la vie qui nous entoure.

Les politiciens qui parlent haut et fort, les intellectuels qui écrivent des millions de pages, les législateurs qui font des lois et les imposent aux autres, lui ont toujours paru superficiels devant la beauté d'un paysage, la main tendu à l'autre, le sourire d'un enfant et la bonne et simple vie de tous 

Né au quartier Stéphanie à Stiring-Wendel en juillet 1942, il est également l’auteur de l’ouvrage ABC de la survie optimiste, un fascicule de survie qui donne au lecteur des solutions, des listes et des idées pratiques permettant de survivre en cas de catastrophe.

Pendant la guerre 39/45, son père faisait partie des ‘malgré-nous’ comme des milliers de lorrains et d’alsaciens. Il s’est échappé plusieurs fois et fut fait prisonnier en 1944 au Mont Cassino en Italie par les américains alors qu’il désertait avec plusieurs compagnons.  

 

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Le fameux carnet dans lequel apparaît le nom de mon père Keller Jean

 

Parmi ces compagnons se trouvait mon père, Keller Jean, et, ce qui peut paraître incroyable, c’est que Roger Roth a retrouvé la trace écrite de cette aventure lors de la consultation du carnet intime de son père.

Il y a trouvé la preuve écrite que mon père était prisonnier dans le même camp américain et que ces derniers se fréquentaient régulièrement.

Les récits qui suivent font partie des souvenirs d'enfance de Roger lorsqu'il habitait encore dans la rue Ste Stéphanie à Stiring-Wendel. Clément Keller 

 

 

A titre documentaire, une vidéo de la bataille à laquelle mon père et celui de Roger ont pris part

 

 

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Ma famille

Mes parents logeaient dans la même maison que les grands parents. Le grand-père travaillait au gazomètre du Puits Simon. Il faut dire que les maisons du quartier des Houillères avaient été conçues pour cela. De plus les occupants avaient à leur disposition un jardin avec deux grands poiriers ce qui leur permettaient de se nourrir avec les légumes de leur production. Les voisins logeaient dans la partie symétrique séparée par une clôture. En septembre 1943 naquit ma sœur Marthe. Le divorce de mes parents n’avait pas arrangé la situation financière. Ma mère était obligé de subvenir à nos besoins en allant à vélo à Forbach tous les jours pour travailler dans une usine métallurgique percer des trous. En rentrant elle se mettait sur sa machine à coudre Singer à pédales et nous confectionnait de nouveaux habits avec beaucoup d’art, en partant d’anciens vêtements d’adultes. Mais le moins comique est qu’elle me tricotait mes slips ce qui faisait rire les copains de classe lors des visites médicales à l’école. D’ailleurs je servais souvent de porte bobine lorsqu’elle détricotait des pulls pour en récupérer la laine.

On ne connaissait pas le cordonnier. Mon père récupérait des morceaux de tapis transporteur de charbon et en séparait les couches en caoutchouc en bandes de quelques millimètres d’épaisseur. Ensuite il arrachait les anciennes semelles des chaussures et clouait la bande à la place et en découpait le pourtour avec une lame de ressort bien affûtée. C’est ce que font actuellement les africains avec les pneus de voitures pour faire des semelles de sandalettes. L’opération se terminait par le clouage de renforts en acier sur la devant et l’arrière des semelles, prélude à une imitation de Fred Astaire et au football avec les boîtes de conserve. Quelle chance, parce qu’à ce moment là, d’autres mettaient encore des sabots en bois et surtout des godillots à clous dont la chute entraînait une vrai hécatombe de crevaison des pneus des 'petites reines' très à la mode en ces temps là. Après la guerre nous n’étions d’aucun bord, des 'lorrains' simplement, et très chauvins. Parce qu’il faut dire que chez nous les vieux  chuchotaient 'c’est un français' (des is e fronzose) en voyant quelqu’un de négligé dans la rue. C’était la preuve qu’on pensait ne pas être en France et surtout pas en Allemagne.

La meilleure est qu’au mariage d’une de mes demi-sœurs, ayant déjà 8 enfants, il y a quelques années dans une Europe constituée, elle a dû prouver à l’administration française qu’elle était bien française car les archives de Forbach avaient été détruites. Il parait que nos pères avaient le droit de choisir leur nationalité après la guerre. J’ai trouvé la solution en fournissant le passeport de mon père pour aller en Sarre ce qui prouvait qu’il était bien français. Alors comment ai-je pu faire officier en 1962 sans qu’on me pose une question aussi idiote ? Excès de zèle des technocrates de la CEE ?

La pollution régnait partout. Lorsque ma mère décrochait le linge séché du fil tendu dans le jardin elle le secouait violemment pour en décrocher la suie avec le "teppischklopfer".

Ce même instrument servait à me donner des fessées lorsque, énervé par ma sœur, je lui refilait des gnons. De la poussière, il y en avait partout et à un tel point que les troncs des arbres étaient invariablement noirs. Plus tard, à l’âge de 15 ans, lorsque ma mère se remaria en Meuse à coté de Bar-Le-Duc,  je fus surpris de trouver des troncs de couleur allant du brun au vert. Même la terre du potager était noire.

En été le vent chaud nous apportait une odeur épouvantable venant de je ne sais où, et même la nuit en entendait par les fenêtres ouvertes une pompe couinante qui nous empêchait de dormir. Par contre, en hiver, le tapis de neige et le ciel s’embrasaient d’une couleur rouge qui illuminait le ciel comme une aurore boréale féerique. On était en enfer et au paradis en même temps. Ce phénomène lumineux provenait du déversement des scories en fusion acheminées depuis les hauts-fourneaux de la Sarre sur les hauteurs du terril (Schlakkeberch) longeant la route de Schoeneck.

Guerre et après-guerre

Avant le déclenchement des hostilités et ma naissance, la famille avait abandonné la maison en 1940 pour se réfugier en Charente à Cognac. La peur d'être maltraité, voir tué par l'ennemi, avait fait prendre cette décision pénible par les autorités mais les familles savaient bien que le peu de biens qu'ils avaient durement acquis allait être volé.

Avant leur départ mon grand-père avait déblayé le tas de charbon de la cave, creusé un trou et enterré le carillon Westminster après l'avoir entouré soigneusement d'une couverture. Ensuite il avait remis le tas de charbon en place. Ce fût efficace car, au retour de leur exil, ils retrouvèrent le carillon qui, malheureusement, refusa de se remettre en marche. On ne peut pas tout avoir dans la vie…

Ils avaient gardé cependant un bon souvenir de cette période car ils avaient été bien reçu par la famille d'accueil. Le plus comique était que les haies de mûres énormes avec lesquelles on faisait les confitures étaient boudées par ces habitants : ‘Ce sont des fruits empoisonnés, les fruits du diable’.

Pendant des années, je fus terrifié par le bruit des avions et le sifflement des bombes.

Les alliés lâchaient leur semence mortelle sur Sarrebruck la nuit, non pas à vue, mais suivant leurs montres et ils volaient beaucoup trop haut pour échapper à la «Schlake » c’est  à dire la DCA allemande. Il en résultait un arrosage qui s’étalait sur plusieurs kilomètres sans discernement de frontière. Nous étions couchés dans les bacs à pommes de terre que le grand-père avait transformés en lit. La voûte de la cave ne pouvant supporter une bombe, la survie était illusoire mais il fallait espérer. Par prudence on avait aménagé une ouverture dans le mur en brique de la cave du voisin pour pouvoir fuir en cas d’écroulement des étages.

Plus tard je découvris qu’il existait un abri anti-aérien creusé dans la butte et passant sous la route mais je ne me rappelle pas y être allé avec ma mère.

 

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Ma mère m'a raconté cette histoire : un jour, les américains ont fait irruption dans la cave pour la fouiller. A travers l'ouverture dans le mur ils ont senti l'odeur de pain que le voisin était en train de faire cuire dans son fourneau. Alors ils se sont précipités vers lui en enlevant le pain du four et en le mangeant tout brûlant. En échange ils ont remis des rations US. Il faut dire que la pénurie régnait et que le bébé que j'était ne mangeait que quelques rondelles de pommes de terre cuites par jour. Pour compenser ce manque de calories mon grand-père partait entre deux bombardements à Lixing-les-Rouhling (plus de 20km aller-retour) avec son vieux vélo, où même à pieds, chercher du lait de vache chez les Muller. C'est chez ses braves gens que je passais plus tard mes vacances en été, dans l’odeur permanente de fumier de vache empilé devant chaque  maison.

Ce dont je me rappelle c’est le papier argenté avec lequel je jouais en sortant de la cave, sorte de bandes qui étaient lancées des avions pour brouiller les radars ennemis. Je me souviens même avoir vu un soldat avec la tête bandée tachée de sang descendre la rue Ste Stéphanie encadré de plusieurs autres soldats. Cinquante mètres plus loin ils sont rentrés dans le jardin d’un voisin et je ne les ai plus revu par la suite.

Je devais avoir dans les deux ans à ce moment là. Ma mère m’a dit plus tard que c’était un détachement de la ‘ Croix Rouge’ qui rejoignait les américains cantonnés au Habsterdick de l’autre coté du chemin de fer.

Un autre souvenir me rappelle l’eau qu’on allait chercher avec des seaux au haut de la rue. La guerre avait détruit la distribution de l’eau de ville. Il y avait à cet endroit une source qui, en s’écoulant, formait dans le caniveau en hiver une énorme glissade.

Le pont enjambant la voie ferrée de la SNCF avait aussi était détruit et un pont en bois permettait le passage des piétons et des voitures. Quelques années plus tard, lorsque je devins adolescent, il fût reconstruit par un pont en béton, un peu plus bas près de la gare.

Enfants, on allait à pied à l’église catholique de Stiring le dimanche matin. J’avais obtenu un petit travail à la librairie ‘Siebenschuh’ qui consistait à récupérer un paquet de journaux à la sortie de l’église et le ramener aux clients qui attendaient leur quotidien. En récompense je pouvais me choisir un illustré et souvent je prenais  ‘Le Journal de Mickey’ dont paraissaient à ce moment là les premiers numéros. Après 1950 le progrès s'accéléra et la fierté de mon voisin était de devenir propriétaire de la première Vespa. Plus tard il s'acheta aussi la première 4cv… On avait un peu la mentalité allemande qui consiste à toujours dépasser le standing de son voisin. 

Un peu plus tard, j'acquis mon premier vélo demi-course avec l'argent des mes anniversaires et de ma grande communion. J'y mis toutes mes économies. C'était le temps de nos héros, Fausto Coppi, Geminiani, et surtout Bobet. De temps en temps, on dépassait des sarrois, facilement reconnaissable avec leurs vélos rétro munis de guidons modèles 1930.

Jeux & divertissements

La télé n’existait pas mais mon père nous en avait parlé. Cela excitait notre imagination. Comme les postes radio possédaient des cadrans en verre on y voyait nos reflets et ceux de la cuisine et ainsi on avait une vision futuriste de cette nouvelle invention. Le soir avant de s'endormir on écoutait à la radio le ‘Märchen onkel’ qui nous racontait un conte dans l'attente du marchand de sable. Mais je me rappelle que notre poste était calé sur Sarrebruck et que la musique diffusée était surtout du classique. L'ami Clément de Schoeneck  qui possède une excellente mémoire ajoute d'autres souvenirs : ’Je me souviens également des 'Butteredner' à la radio, des 'Hörspiele', des émissions pour enfants sur Radio Sarrebruck et de l'émission quotidienne de Gerdi et Fritz Weisenbach que j'écoutais vers midi sur le poste de TSF à lampes (GO-PO-OC- + Bande étalée et oeil magique !) de mon grand père maternel... Il y avait également le dimanche après-midi le 'Kaschparlé' pour les enfants sur radio Sarrebruck et on écoutait aussi les émissions pour enfants sur radio Beromunster... Un peu plus tard j'écoutais ‘La famille Duranton’, ‘L'homme à la voiture rouge’, ‘Quitte ou double avec Zappy Max !’, ‘Cent Francs par seconde’, et ‘Vous êtes formidables’ avec Pierre Bellemare sur Europe 1 et Radio Luxembourg.’  

C'est vrai que j'ai assisté à un podium de Zappy Max où l'on distribuait à tout le monde des berlingots de shampoing Dop.

 

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On allait rarement au cinéma car les ressources de la famille étaient très limitées depuis que mon père et ma mère s’étaient séparés. La promiscuité de la grand-mère avait mis de l’huile sur le feu mais ce n’était pas à un enfant de comprendre la situation.

Les films projetés à l’Apollo étaient toujours en allemand et c’était souvent des histoires d’amour au Tyrol. Plus tard lorsque j’étais adolescent je dépensais mon argent de poche pour aller jusqu’au cinéma situé sur la rue Nationale avant Forbach. Les thèmes avaient changés et c’étaient les période des grands films hollywoodiens (Spartacus, Quo vadis, Robin des Bois, Blanche Neige, Bambi, Tarzan, etc…).

Mais nos distractions se résumaient à dessiner avec des crayons de papiers les jours de pluie. C’est ainsi que j’avais gagné le premier prix du journal «  Le Républicain Lorrain » et reçu en récompense le livre illustré du " Brave petit tailleur " Il parait que j’avais dessiné un champs de bataille avec des chars et que je n'avais que 5 ans. Curieux !

Certainement un manque d'imagination…

 

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Mais dès que le temps était au beau nous sortions dans le jardin où nous nous évadions vers les lieux interdits : le terrain vague avec les tas d’ordures en grimpant la butte de la rue du Puits Sainte Stéphanie et plus loin, en passant sous le pont du chemin de fer, l’accès à l’étang de déversement des boues des houillères ‘le Schlammloch’. C’était le paradis des aventuriers en herbe. Chaque jeudi nous devenions ‘Indiana Jones’ et  inventions de nouveaux scénarios : confection d’un radeau avec des bidons et des branches, chasse à la grenouille avec des lance-pierres, hockey sur glace en hiver, etc…

Nous faisions même griller des cuisses de grenouilles sur les fumerolles du terril en bout de l’étang sur lequel se trouvait un chemin de fer. Ce dernier avait été réalisé par déversement du schiste mélangé avec des déchets de charbon. La pression avait fini par allumer des foyers similaires aux fumerolles de volcan et l’on pouvait voir la matière incandescente dans les trous. En plus nous nous étions trouvé une âme de constructeurs de barrages

Une de nos grandes joies était d’empiler des tas de pierres et végétaux dans le canal d’arrivée de l’eau de lavage des houillères. A une heure précise de l’après midi un torrent d’eau boueuse arrivait en grand tumulte. Le jeu consistait à contenir le plus longtemps possible l’eau avant la destruction de notre ouvrage. Mais de l’autre coté de l’étang l’eau décantée s’écoulait en un petit ru tranquille dans lequel nous capturions des tritons.

Mais au fait d’où venaient les grosse grenouilles vertes ?  Un jour nous étions parti à la pêche à vélo en direction de Lixing-Les-Rouhling où la famille de mon père avait un petit terrain en bordure du ruisseau. Plus en aval nous avions attrapé de grosses grenouilles vertes avec des bouts de chiffons rouges attachés sur une branche. Mais mes parents avaient horreur qu’on garde des animaux prisonniers et c’est pourquoi je les ai emmené, le cœur gros, à leur nouvelle demeure : le ‘Schlammloch’.

Dans la forêt c’était l’époque de la "guerre des boutons", des combats épiques de gladiateurs, mousquetaires et adeptes de Robin des Bois. Les batailles faisaient rage avec des bâtons comme épées et des couvercles de lessiveuses comme boucliers. La fabrication des arcs avait aussi évoluée. La technique des baleines de parapluie ligaturées apportait une puissance considérable au tir par rapport au bois de sorte que l’on n’osait plus se tirer dessus. Les flèches réalisées en tiges sèches avec un morceau de fil de dynamitage (schissdroot) enroulé au bout volaient à plus de 50 mètres. Mais cette technique devint obsolète lorsque j’eus pour cadeau un fusil à air comprimé à rondelle de pomme de terre. Ces projectiles ridicules semblaient faire rire les oiseaux jusqu’au jour ou j’inventais la méthode du tromblon. J’allais dans l’atelier du grand-père pour découper des rondelles de clous que je rajoutais au-dessus de la découpe du légume. A partir de ce moment les moineaux évitaient de loin le Robinson en herbe. Il faut dire que plus tard je suis devenu champion de tir à l’armée peut-être grâce à mon entraînement.

Mais le lance-pierres restait l'arme favorite pour la chasse en forêt. Réalisé dans une fourche de branche d'arbre et garni de lanières de caoutchouc de chambre à air de moto, il était aussi maniable qu'un pistolet de cow-boy. Des petits cailloux, écrous, voir billes de roulements servaient de munitions. Il est à remarquer que les chambres à air ne possèdent plus du tout la même élasticité. Un lance-pierres s'achète maintenant chez Décathlon. Pour les nostalgiques et les allumés Clément vous donne avec précision la méthode de fabrication des lance-pierres.  Mais attention, secret défense, à ne pas communiquer à Trump... On ne sait jamais !

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L’été on se baignait dans des marmites de lessiveuses remplies d’eau froide qu’on faisait chauffer au soleil. Il y avait aussi une baignoire en zinc qui servait de réservoir pour les arrosages. Il arrivait même qu’on prenait nos vélos et partions avec mon père à la piscine découverte qui se trouvait de l’autre coté de Forbach. L’eau était souvent très froide et on y trouvait même des têtards. Mais la grande joie était d’entendre la sonnette de Sabatini le glacier avec son chariot à pédales. Hélas l’argent de poche était rare, alors on se désaltérait par dépit avec un verre d’eau fraîche du robinet.

Contre la clôture des voisins, 'Opa', (mon grand-père) avait construit un atelier de bricolage et un cabanon en bois dans lequel se trouvait une balançoire à l'abri de la pluie. On s'y amusait lorsque le temps n'était pas au beau fixe. Un jour j'avais attrapé le chat du voisin et l'avait pris avec moi sur la balançoire. Le tangage lui avait donné la nausée et il a vomi tout son repas sur mes habits de dimanche. La réaction de ma mère fut extrême (sans commentaire). En ces temps là on ne faisait pas dans la dentelle. Pour une raison que j'ignore, un jour Opa s'était querellé avec le voisin et lui avait asséné une tablette de chocolat noir Vanhouten sur la tête. Le sang avait coulé mais la tablette avait tenu le coup.

 

 

Nourriture-Commodités-Scolarité

Les revenus de mes parents étaient très modestes. A part les oeufs des poules, les lapins des clapiers et la découpe du cochon élevé dans un enclos nous ne mangions que rarement de la viande de boucherie. Je crois quand même que le vendredi c'était le jour du poisson, du genre pas cher : sardines, harengs etc. Les ressources essentielles venaient du jardin que toutes les maisons possédaient. Avant le bêchage d’hiver, mon grand-père vidait la fosse à purin et répandait le liquide sur le sol. Tout le quartier en profitait et c’était chacun à son tour. Les deux grands poiriers ‘Duchesse’ de notre jardin donnaient une année sur deux. Il y en avait tellement que nous les revendions à bas prix dans tout le quartier. C'était une des façons de ‘mettre du beurre dans les épinards’ disait ma mère.  
Chaque dimanche apportait son repas amélioré et je me rappelle surtout du choux rouge cuit râpé servi avec des ’rolades’, sortes de rouleaux de fines tranches de bœuf enroulés autour d’un œuf dur, le tout plongé dans une sauce brune. Lors des fêtes ma mère passait beaucoup de temps à faire des ‘Spaetzele’  composés d’un mélange de pommes de terre crues râpées et aussi cuites formées en beignets fourrés avec de la viande hachée à l’intérieur, l’ensemble étant bouilli dans l’eau et servi dans de la sauce à la crème fraîche et lardons. Un suprême régal ! Rien n’était jeté et nous avions un cochon logé dans un enclos. Un de nos jeux consistait à sauter dans l’enclos derrière le cochon et à regrimper en vitesse dès qu’il chargeait. En été on allait dans la forêt pour récolter des glands sur lesquelles il se jetait frénétiquement en grognant. Il parait que cette nourriture lui rendait le poil plus brillant. 
Mais son avenir était dans les saucissons, boudins, côtelettes et autres cochonnailles. Un aide-boucher, auquel on donnait la pièce, venait l’abattre et le découper pendant la période hivernale. C’était un grand événement pour les enfants du quartier qui voyaient, effrayés et ravis, s'abattre ce gros animal tué d’un seul coup de masse, ou même en plusieurs quand le bourreau était euphorique. Il faut dire qu’on se levait tôt ce jour là et que la cérémonie commençait avec plusieurs verres de ‘Schnaps’ pour se réchauffer. ‘Allé ! noch e klener schlug bisma onfengue’ ! Ensuite la bête était échaudée et grattée avec un racloir. On lui coupait la veine jugulaire et pompait avec une patte avant pour récolter le sang qui sortait à gros bouillons. Puis le cochon était accroché sur une échelle dressée et débité. Par tradition on distribuait des morceaux aux voisins qui à leur tour allaient nous rendre un service. Les enfants héritaient de la vessie gonflée en guise de ballon de foot et avaient le droit de manger la cervelle. Pendant que plusieurs voisines tournaient le boudin ma grand-mère se préparait une assiette de rillons avec le gras de porc. Ah… manger un bon morceau de lard blanc froid avec de la moutarde ! Le paradis !..
Pour conserver les saucisses et le jambon on faisait fumer la charcuterie dans une armoire métallique alimentée par de la sciure qu'on allait chercher dans une scierie à Forbach.
Une de mes tantes à Hayange avait donné par défi le nom d'Adolphe à son cochon. C'est vrai que la guerre était presque terminée et que le Führer grillait lui aussi à ce moment là dans son bunker à Berlin.
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En ces temps là on n’allait pas au super marché faire les courses pour la semaine. C’était au jour le jour. ‘Roger va m’acheter du pain’, puis 2 heures après ‘va me chercher de la moutarde à la SAMER’. On courait à toutes jambes le long de la rue du Puits Sainte Stéphanie, bifurquait à droite pour descendre une ruelle équipée d’escaliers et arrivait dans la rue des commerçants. On évitait toujours le boucher à coté de la SAMER car c’était pour les riches sauf pour le fromage de viande dit ‘Fleischkaese’ régal du samedi soir.
Pour le lait on continuait avec notre bidon et passait devant la boutique de journaux ‘Siebenschuh’. Plus loin on ne manquait pas de s’attarder devant les affiches de film du cinéma Apollo. Le laitier avait des godets de volumes différents et puisait le lait directement dans un grand bidon. Comme il s’agissait de lait de vache entier de ferme, ma grand-mère excellait à en faire du lait caillé qu’on mangeait avec des pommes de terre rôties.
Grand-père avait construit une avancée devant la porte des WC qui s'ouvrait à l'extérieur et qui n'était pas chauffée; on ne s'y attardait pas en hiver… Il n'y avait pas de douche ni de salle de bain. C'est dans la buanderie, qui elle aussi s'ouvrait sur la cour, où le samedi nous prenions notre bain. Ma mère chauffait une grande bassine sur le poêle à charbon qui servait à cuire la nourriture du cochon et versait l'eau chaude dans une baignoire en zinc.
Les enfants se lavaient en premier, puis la mère et ensuite le père, et ceci toujours avec la même eau. En sortant du bain en s'entourait d'une grosse couverture et on courrait à toutes jambes à travers le jardin pour retrouver la chaleur de la cuisine. Durant la semaine, la famille se lavait dans l'évier de la cuisine cachée derrière un paravent que l'on dépliait à cette occasion. Le chauffage provenait d'un poêle à charbon situé dans la cuisine. Les chambres n'étaient pas chauffées et ma mère ouvrait en grand les fenêtres, même en hiver et le soir, on se couchait dans des draps glacés !  
 
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Chaque famille de mineurs avait droit à une certaine quantité de charbon qu'il fallait chercher au ‘carreau’ de la mine. Une charrette tirée par un cheval  livrait les boulettes de poussière de charbon aggloméré qu'elle déversait dans la rue. Il fallait reprendre une brouette, transporter le charbon jusqu'à la maison et l'enfourner à travers un soupirail.  Comme le courant électrique n'était pas encore disponible à la fin de la guerre on ouvrait la porte du poêle en grand pour éclairer la cuisine et en hiver les pelures d'oranges posées sur la plaque chauffante dégageaient une agréable odeur dans la maison.
A l’âge de 6 ans j’ai débuté ma scolarité à l’école de Vieux-Stiring et j’en suis sorti à 13 ans après avoir passé mon certificat d’études à l’école du Habsterdick. L’école n’avait rien à voir avec celle d’aujourd’hui. Le maître d’école était tout-puissant et exerçait son droit en frappant avec une règle sur le bout des doigts si l’élève ne connaissait pas ses leçons. Si on se plaignait à nos parents, c’était une raclée supplémentaire. Ces derniers ne pouvaient nous aider dans nos devoirs car ils n’avaient pas appris le français à l’école.
Dans mes souvenirs, la terreur était le couple SMIDT, tous deux responsables de  la direction de l’école. Leur attitude de fermeté me terrorisait. Les notes volaient bien bas, voire la moitié de celles des autres instituteurs. Nous écrivions encore avec de l’encre contenue dans un encrier en verre logé dans les bureaux en bois. Chaque année il fallait les blanchir en raclant leur surface avec des tessons de verre. A l'odeur des plumiers en bakélite se mélangeait des relents de peinture à l'huile de lin et de poussière de craie lorsque le maître nettoyait  le tableau noir. En ces temps là les cours n’étaient pas passionnants, les livres de classe tristes et peu imagés. Au printemps, on lâchait quelques hannetons dans la classe pour égayer l'ambiance et tout le monde se retrouvait avec une punition à rédiger à la maison. 
 
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Dans les classes on ne pouvait circuler qu'en chaussons. Chacun avait donc sa paire garée dans l'armoire collective. Mais le progrès nous guettait déjà. Sur le marché apparurent les premières bottines en caoutchouc (gummischouhe) qui s'enfilaient directement sur les chaussons et se fermaient avec deux boutons pression. De plus, personne ne parlait français à l’extérieur de l’école car le patois sarrois était la langue de nos parents ( le ‘blatdeitsch’). Cette situation faisait que nous n’avions aucun entraînement oral sauf lorsque le maître nous interrogeait. Et encore là on ne répondait pas souvent.
Les instituteurs eux, venaient de l’intérieur de la France et ne parlaient pas l’allemand. On pouvait comparer la situation à un missionnaire venant enseigner l’évangile à des aborigènes dans sa propre langue. On commençait d’abord par apprendre les voyelles et consonnes et ensuite les assemblages des sons à la française. A partir de ce moment on était capable, en rentrant des cours, de déchiffrer  les journaux allemands que lisaient nos parents. C’est bien dommage que les enseignants n’aient pas compris qu’en nous apprenant les deux langues en même temps nous aurions progressé plus rapidement bénéficiant d’une formation bilingue pour notre avenir. Mais à ce moment là cette initiative était comparable à trahir sa patrie. A part que l’école m’ennuyait profondément et que j’enviais les oiseaux volants librement dans la cour, j’étais presque toujours dans les premier au classement. Pourquoi ? Parce que j'ai la fierté et la tête de cochon du lorrain. Je n'accepte pas la défaite. Je n'accepte pas qu'on me dise ce que je dois faire. J'ai refusé de cribler le charbon et de fumer parce que les copains m'avaient dit d'un air péremptoire que je ferai comme tout le monde. Je n'ai pas fait comme les autres mais je suis passé d'apprenti ajusteur à ingénieur (en passant par capitaine dans les transmissions) grâce à mes efforts permanents d'autodidacte. Vous pouvez applaudir, merci !
Je n’ai que peu de souvenirs d’événements exceptionnels : le suicide par pendaison dans les W.C. d’un élève qui avait dépensé l’argent des courses à s’acheter des bonbons et qui avait peur des représailles de son père, la couche de verglas le soir à la sortie de l’école qui a duré plusieurs jours tellement il était épais, et aussi les tremblements fréquents des murs des bâtiments suite aux tirs souterrains des mines. Il y avait aussi une salle de gymnastique au sous-sol avec une association dont je faisais partie ce qui me permettait de voyager dans l’Est pour les compétitions. Des noms de dirigeants comme Schaerer et Rosenkranz sont encore dans ma mémoire… Souvenirs, souvenirs…
 
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02/12/2016
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