NOSTALGIA, le blog qui fait oublier les tracas...

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Clément Keller : L'élastique - S'Douaychtsigoumi

Lorsque nous n’avions encore que des épiceries de quartier dans le village, bien souvent, lorsque maman était occupée à materner mes jeunes sœurs ou à vaquer aux nombreuses tâches ménagères, il lui arrivait de m’appeler pour me dire :

- Ay Clemau, geh mol noch schnell baï de Adolé… Ich hohn da alles uff E zeddel uffgeschrieb…

Oups ! J’oublie toujours qu’il reste quelques personnes en ce bas monde qui ne parlent pas (encore !) notre dialecte local, le ‘Scheenegga Platt’

Je vais donc faire l’effort de rédiger ce superbe récit dans une langue bien moins poétique mais lue et parlée par la grande majorité de nos compatriotes…

Je disais donc que dans les moments de grand stress, maman me sollicitait pour aller faire les commissions dans une des épiceries du village.

Nous étions clients chez ‘Adolé’ et, accessoirement chez son confrère et concurrent, la boulangerie-épicerie Bastian où nous allions, sur le chemin de l’école lorsque nos finances le permettaient, acheter des Schneks. (1)

Ce jour là, c’était la ‘journée de réparation des Slips’ (2)

Hé oui ! Tout cela existait, au même titre que la journée de réparation des chaussettes, qu’on reprisait encore lorsqu’elles avaient un trou.

Or, ce jour là, maman était en rupture d’élastique…

Une fois de plus, il faut que je donne des explications complémentaires à l’attention des jeunes générations non issues du Baby Boom

Le slip, pour se maintenir à la taille, intégrait dans son ourlet, un élastique qui parfois, pour une raison ou une autre, se rompait.

Inutile à cet endroit précis du récit d’enlever votre ‘Jean design à effet déchiré’ pour vérifier, ça fait bien longtemps que les slips et culottes en tous genres  n’ont plus d’ourlet avec élastique interchangeable !

Bref, cet élastique (le ‘goummi’ en patois) se changeait et cela permettait au sous-vêtement en question d’être de nouveau opérationnel pendant quelques temps…

Notre Epicier-Fromager-Poissonnier-Charcutier-Bazar avait également un rayon mercerie dans un des tiroirs de son comptoir. Cela permettait aux ménagères du village de s’approvisionner en boutons, fil à coudre, coton à repriser et élastique de slip sans être obligées de prendre l’autocar Federspiel et de perdre une matinée à la ville voisine …

Mais revenons à nos moutons ou plutôt à nos élastiques…

Lorsque maman m’envoyait ainsi en mission, elle ne manquait jamais de me m’équiper de la panoplie complète du gamin qui va faire les courses…

A savoir, le billet sur lequel elle notait ce dont elle avait besoin et que l’on remettait au commerçant, un filet à provision (ne cherchez pas, on ne l’utilise presque plus, mais avec la disparition programmée des sacs plastiques, il est possible qu’il revienne à la mode) et de l’argent dans un petit porte-monnaie qui devait être sourd car elle lui répétait à chaque fois qu’il ne fallait pas qu’il se perde…

Après avoir griffonné son ordonnance, et, avant de me laisser partir vers l’aventure, ma maman préférée me donna ce dernier conseil dont je n’avais, bien entendu, pas saisi l’humour au second degré :

- J’ai noté 1 mètre d’élastique sur le billet, tu feras quand-même attention qu’elle ne tire pas dessus lorsqu’elle le mesure…

Et puis, allez…, au diable les conventions, rien que pour le plaisir et pour le même prix, je vous offre cette belle phrase en patois local :

- Ich hohn 1 mädda Douaychtsigoumi uffgeschribb, paschdd awa uff das se nit dronn tsiit wenn se’s messt…

Bien que cette suite de caractères alphanumériques ressemble plus à une panne de clavier qu’à une langue parlée, je peux vous assurer qu’elle est la traduction exacte de la phrase en français…

 

epicerie.jpg

Et me voilà parti, marchant d’un pas menu mais décidé à l’attaque de l’épicerie…

Les échoppes de village étaient à l’époque un peu comme les églises. Bien sûr on n’y priait pas (ou alors rarement) mais on s’y rencontrait pour échanger les derniers potins du village et bavarder entre ménagères en attendant son tour.

Ce jour là, les clients bavardaient beaucoup car le magasin était noir de monde et l’épicière, son mari et leur grande fille avaient fort à faire pour servir cette nombreuse clientèle.

Lorsque mon tour arriva, je remis délicatement le billet complètement chiffonné à la fille de l’épicier qui le saisit du bout des doigts comme s’il s’agissait d’un Kleenex venant tout juste d’être utilisé. Une fois déplié, elle déchiffra en plissant les yeux ce qui restait de l’écriture maternelle…

- Un quart de saucisse de jambon, 5 tranches de fromage rouge (3), un paquet de ‘petits beurres’, une saucisse à tartiner, 1 mètre d’élastique et une boîte de lait concentré non sucré ‘Gloria’… (Quand je vous disais que c’était un peu comme à l’église !).

Elle s’affaira dans les différents rayons, partit couper les tranches de fromage et, lorsqu’elle prit les ciseaux et ouvrit le tiroir à élastique, je criais aussi fort que mes jeunes cordes vocales le permettaient :

- Je fais attention lorsque vous le mesurez, car si vous tirez dessus, quand je rentrerais il sera trop court et c’est moi qui me ferais engueuler…

Vous la voulez en V.O. ? Pas de problèmes la voici :

- Ich passe awa uff wenna Mässe, wail wenna droon tzihe, isse’s tzu kuatz unn wenn Ich hem kumme unn donn krinn Ich’se…

Un ange passa… (Vous voyez, comme à l’église…)

Pendant une fraction de seconde le magasin tout entier arrêta de magasiner et même Henriette, cette voisine qui parlait tout le temps, resta silencieuse, au milieu d’une phrase, la bouche entr’ouverte…

Je ne savais pas que cette remarque allait faire un tel effet mais je compris vaguement que je venais de faire une boulette…

La vendeuse me fusilla du regard, termina ma commande en marmonnant qu’elle n’avait jamais tiré sur quoi que ce soit en le mesurant et qu’elle exerçait  un métier difficile où, pour gagner honorablement sa vie, il fallait quand-même en entendre des vertes et des pas mûres…

Je payais, enfournais rapidement la monnaie, agrippais mon filet à provision et sortit, tête basse, sans me retourner, sous le regard réprobateur des autres clients…

Une fine pluie commençait à tomber et je me dépêchais de rentrer pour montrer fièrement à maman que j’avais respecté ses consignes et que l’élastique faisait bien un mètre comme prévu…

Elle éclata de rire pendant qu’elle déballait mes achats et m’expliqua que cette remarque n’était qu’une plaisanterie, ‘S’war jo nur Schpass !, et qu’elle ne pensait pas un instant que j’allais le répéter à la vendeuse…

Moi, ça ne m’avait pas fait rire et bizarrement, depuis ce jour, chaque fois que maman m’envoyait faire des courses chez ‘Adolé’, j’avais la vague impression qu’on ne me regardait plus tout à fait de la même façon…

Et tout ça pour un vulgaire mètre d’élastique ! C’est fou ce qu’ils étaient susceptibles à l’époque ces petits commerçants de quartier…

 

 

(1)  Le Schnek est une pâtisserie en forme d’escargot nappée de glaçage.

(2)  A l’époque, on ne disait pas Slip mais ‘culotte’ ou ‘Unnerbouks’ dans le patois local.

(3)  Fromage de type Edam recouvert d’une croûte en cire rouge

 

* * * * * * * * * *

Lire les autres récits de Clément Keller :

L’arrivée dans la cité

Balade dans la cité

Le petit carnet

Wladimir

Uta

Guiseppe

Mohamed

Maurice

La mine

Retour de la mine

Les autobus Federspiel

Le tourne-disque de Richard

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Il était une fois Schoeneck

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De la Ferme à la mine

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 Le voleur de charbon

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Bière qui coule n’amasse pas mousse

Schoeneck, le beau coin (1) - (2) - (3) - (4) Nouveau !

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25/11/2016
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