NOSTALGIA, le blog qui fait oublier les tracas...

NOSTALGIA, le blog qui fait oublier les tracas...

En route pour la Charente...

Cécile Faber, la maman de Chantal Faber, est décédée en Juin 2008. Elle a laissé à ses enfants un carnet de chroniques manuscrit que sa fille a retranscrit et que nous avons le plaisir de publier sur ce Blog. Ces témoignages personnels, intenses et émouvants sauront, j’en suis sûr, retenir toute votre attention. Nous les publierons au fur et à mesure de leur transcription. Bonne lecture. 

"Je suis née à Guessling  en  juillet 1915 durant la première guerre. N'ayant plus de parents à l'âge de 14 ans, j'ai travaillé la terre avec mes deux soeurs qui étaient déjà mariées. 

A 17 ans,  en 1932, je suis partie pour Reims où j'ai eu  un emploi  de  femme de chambre chez un lieutenant colonel durant 5 ans et c'est là que j'ai rencontré mon mari qui faisait son service militaire à la base aérienne de Reims. Je racontais souvent à mes enfants ce que nous avions vécu durant la 2ème guerre et, à la demande de ma fille, j'en ai fait un récit  au cours des années 80. Plus de 30 ans après ces évènements, je n'avais rien oublié de ces années difficiles."  

Nous nous sommes mariés le 1er septembre 1937. 11 mois plus tard, nous avions des jumeaux ! N’ayant pas trouvé de logement, les beaux-parents nous ont cédé deux pièces que nous avons meublées avec des meubles tout neufs, chambre à coucher et cuisine.

A Reims où j’avais travaillé, j’avais fait  assembler  un superbe trousseau de belle qualité.

Je l’avais acheté chez un marchand près de la Place Royale, qu’une dame m’avait recommandé. Il n’avait que du linge et tissus de Gérardmer.  Comme j’avais tout acheté chez lui, il m’avait fait broder les draps chez les sœurs de St Vincent de Paul qui gagnaient ainsi leur vie et avaient également un orphelinat. J’avais toute la vaisselle nécessaire pour tous les jours, comme pour les repas où nous avions de la visite. 

Mobilisation générale !

Ce bonheur n’a malheureusement duré que deux ans, car nous fûmes brutalement séparés par la guerre, le 1er septembre 1939. La mobilisation générale fut déclarée ! Mon mari a été appelé dès le premier jour.

La population de Schoeneck, comme celle des alentours, fut avisée que nous devions nous préparer à partir, en emportant juste le nécessaire comme vêtements. Il y avait même indiqué, le poids auquel nous avions droit, ainsi que papiers et bijoux. Je me rappellerai toujours, le moment où le jeune père devant quitter ses deux enfants, était agenouillé devant leur lit où les deux bébés gazouillaient gaiement, et lui pleurait à chaudes larmes avant de partir avec une petite valise n’emportant lui aussi, que le strict nécessaire. Tout le reste des affaires est  resté à la maison.

Evacuation.

Nous avons dû nous rassembler devant la mairie, de là on nous a conduit en camion jusqu’à Forbach. Monsieur Dorr, beau-père de Monsieur Dewes, qui était propriétaire d’une épicerie, a fait arrêter les camions qui passaient, pour distribuer chocolat, bonbons et biscuits. A Forbach, nous avons pris le train jusqu’à Landroff. Là-bas,  seize bus nous attendaient  pour nous conduire à Delme. Malheureusement, les jeunes et ceux qui pouvaient bien courir, les avaient vite remplis !

Nous qui avions la grand-mère de 75 ans et deux bébés de 13 mois, nous sommes restés sur place.  On nous avait promis que les bus allaient revenir, mais hélas nous avons attendu en vain.

Avec ceux qui restaient, nous nous sommes installés pour la nuit dans un pré. J’avais emmené une couverture en laine et deux coussins. Il faisait chaud ce jour là, et avec mes bambins, la famille et la vieille grand-mère, nous avons dormi à la belle étoile, après avoir mangé des réserves et du lait pour les enfants que nous avions emmenées,.

Le lendemain, un militaire se présenta pour nous dire de partir pour Delme qui était à 20km, car notre rassemblement pouvait provoquer un mitraillage des allemands.

Il y avait aussi un vieux cultivateur de  Schoeneck, qui était parti avec sa charrette, attelé de son cheval pour emmener sa famille, matelas et diverses affaires. C’était le père de Pierre Heinrich. Pierre,  après la guerre habitait à côté de nous dans une baraque avec sa femme Rosa.

Avant la naissance de nos jumeaux, nous avions reçu un catalogue avec des voitures d’enfants et des poussettes pour jumeaux. A la naissance des enfants, nous y avons commandé une jolie poussette bleue ciel avec des bons pneus et des dossiers qu’on pouvait tourner comme on le voulait. Nous ne nous doutions pas à ce moment là, qu’un jour nous irions  habiter pas loin de ce lieu où nous avions commandé cette poussette car la Charente, nous ne savions même pas où ce département était situé !

Pour partir à Delme, nous n’y avions pas mis les enfants, mais elle était chargée de couvertures et de tout ce qu’elle pouvait encore contenir. Les enfants, nous les avons portés sur les bras à tour de rôle.

Avant de partir pour Delme, on avait encore eu la « gentillesse » de nous donner des masques à gaz qui nous sciaient les épaules. Ils étaient munis d’une bride pour les accrocher, le tout était assez lourd, car contenu dans une haute boîte en fer blanc.

Personne ne savait que Delme était situé si loin. A chaque fois que nous avons rencontré des gens, nous leur demandions  à combien de kilomètres nous étions, et à chaque fois nous étions effarés du nombre de kilomètres qu’il nous restait encore à faire. Impossible de trouver un taxi, et la chaleur était lourde à supporter.

En cours de route en traversant un village dont je ne me souviens plus du nom, nous nous sommes trouvés tout à coup devant mon beau frère, l’un aussi étonné que l’autre.

Il campait dans ce village avec d’autres soldats. Il est allé chercher son casque, l’a rempli d’eau pour me permettre de faire la toilette de mes pauvres bébés, de nous désaltérer au puits et d’acheter du lait pour les enfants.

Nous voilà repartis. Vers le soir, nous nous apprêtions à passer une deuxième nuit dans un parc, quand un monsieur qui avait une voiture, a bien voulu nous conduire jusqu’à Delme.

Les frères de mon mari, Emile et Bernard, avaientt emmené leur vélo et pouvaient faire le chemin plus facilement, ils nous attendaient déjà sur place.

A Delme, ils avaient prévu une cuisine roulante « Goulasch Kanone » qui distribuait de la soupe chaude. C’étaient des militaires. Mais pour en avoir, il fallait des récipients, et en un tour de main, les magasins avaient vendu tout ce qui pouvait contenir de la soupe.

Les derniers, dont nous n’étions pas, ont dû se contenter d’acheter un  « vase de nuit » ou pot de chambre, ce qui veut dire la même chose, cela nous a bien fait rire.

Monsieur Wasiniack, qu’on nommait « le Polen Metzger » avait une boucherie à Stiring-Wendel, dans la rue St Charles  et il était le patron de Bernard qui travaillait comme boucher chez lui. Il avait emmené toutes ses saucisses, car il avait une grande voiture, et les distribuait à côté de la cuisine roulante, ce qui améliorait drôlement le menu.

On nous avait indiqué la maison d’un vieux célibataire pour y dormir. Les hommes occupaient la grange et le grenier à foin et paille, les femmes se partageaient les chambres. Dans la nôtre, il y avait deux lits, un pour Mr et Mme Wallian, et l’autre pour mémé Amélie et pépé. Leurs filles, Marie-Thérèse et Joséphine et moi-même étions installées sur un matelas posé par terre où nous couchions en travers pour avoir plus de place, les jumeaux étaient également à côté de nous.

Au milieu de la chambre,  il y avait une table ronde, où restaient quelques bouteilles d’eau vides du dîner. Marie Wallian dut se lever la nuit pour un besoin pressant. Sans lumière et dans une chambre inconnue, elle a buté dans la table, ce qui a renversé les bouteilles, et nous avons eu un beau fracas dans la nuit tranquille. Réveillés en sursaut, nous avons cru à une bombe ! Après avoir allumé la lumière, nous avons vu Marie toute penaude, et malgré la fatigue de la journée, un fou rire nous a pris.

Le lendemain pour aller aux toilettes dans la cour, il n’y avait qu’un W.C., et nous avons dû faire la queue, comme autrefois devant le confessionnal !

Départ vers la Charente.

Le vieux Monsieur Heinrich, devait laisser son cheval dans un parc, il a essuyé quelques larmes en le quittant. Beaucoup de gens qui étaient venus avec leurs charrettes, tirées par des vaches ou des chevaux ont dû en faire autant.

A la gare avant de prendre le train les gens étaient séparés, les uns pour aller travailler dans le Pas de Calais dans les mines du Nord. Nous avons attendu de longues heures avant qu’un train se présente. C’était un train pour bestiaux, sur les wagons était marqué : 40 hommes ou 8 chevaux.

Après cette longue attente les gens se ruaient vers le train pour pouvoir y entrer, à un tel point qu’il y a eu un mort nommé Muller. Certaines femmes étaient prêtes à accoucher et devaient rester sur place pour l’hôpital. En comptant les enfants, nous étions 50, en plus de Monsieur Wallian avec sa voiturette d’handicapé de la mine. On n’avait même pas pris la précaution d’étaler de la paille par-terre. Il y avait aussi un jeune couple de Petite-Rosselle et leur bébé de 3 semaines, une petite fille.

Le jour, les jeunes étaient installés par terre, devant la porte ouverte, les jambes ballantes dans le vide. Bien des fois, nous restions de longues heures sur les quais.

Des scouts et des sœurs venaient nous ravitailler, donner des médicaments à ceux qui en avaient besoin, des soins aux enfants, des bains de pieds à ceux qui avaient les jambes enflées et douloureuses par les longues heures sans lit et vrai repos. On pouvait dire sans exagération que c’était un long calvaire.

Par moment aussi, le train s’arrêtait en pleine campagne pour permettre aux gens de faire leurs besoins. Personne ne s’occupait des voisins, car il fallait faire vite. Un jour, une vieille dame de Schoeneck est restée sur le bas côté et a dû attendre un autre train de réfugiés.

Nous en avons vu défiler des villages et personne ne connaissait le lieu où nous devions aller.

Cette route a duré une bonne semaine jusqu’en Charente, sans vrai repas chaud. On mangeait ce qu’on nous donnait en route et les conserves qu’on avait emmenées. Je me rappellerai toujours, et d’autres avec moi, les grands fromages de Brie sur de la paille qu’on nous servait souvent pendant les haltes et qui, ma foi, étaient de très bonne qualité.

Arrivée en Charente

Nous voici donc arrivés en Charente, en gare d’Angoulême. Nous devions aller jusqu’à la place St Martial devant la cathédrale et les trottoirs qui y menaient. Comme il faisait beau et chaud, nous attendions là le moment où les autorités voulaient bien nous mener à destination.

A midi, on nous a servi un repas chaud dans une grande salle, puis nous voilà de nouveau dehors. Personne ne savait où nous devions aller. Il n’y a que le soir qu’on nous a amené au train, destination Bellon à 80 kilomètres.

Notre vraie destination devait être Jauldes à 20 kilomètres, car là bas il y avait déjà le maire Schuller Emile et d’autres gens de Schoeneck, mais personne de ceux qui devaient s’occuper de nous n’était au courant.

L’évacuation avait mal commencé et finissait dans le désordre car la commune de Bellon a seulement été avertie 3 heures avant notre arrivée, donc pas grand-chose de préparé !

Arrivée à Bellon.

A la gare de Montboyer nous attendaient ceux qui avaient l’intention de prendre des réfugiés. Monsieur Vigier était de ceux là. Je le vois encore, petit, avec une grande moustache, une casquette sur la tête comme tout bon charentais qui se respecte.

Il faut dire que je lui avais tout de suite tapé dans l’œil, pas à cause de ma personne, mais à cause des jumeaux qui étaient mignons comme des anges avec leurs cheveux blonds et bouclés. Il s’approcha de moi et me dit « je peux recevoir un grand nombre de personnes, choisissez celles  que vous voulez, d’abord la famille et ceux qui en font partie de près ou de loin ».  

Il y avait donc la famille Bernard Faber, (avec leurs filles Bernadette et Mathilde) qui était  le frère de mon beau-père Michel, les grands parents d’Amélie Dauvergne, lui était garde champêtre à Schoeneck, et on l’appelait « Jacky ». Les grands parents d’Odette, future femme du cordonnier, sa mère, son frère André, sa sœur Marlène. Leur père Emile était mobilisé. Une autre lointaine cousine par alliance qui râlait toujours, le couple Wallian et leurs filles.  Enfin toute une troupe…

Mathilde, Bernadette et leurs parents étaient logés dans une grande pièce chez les Vigier même. Mes beaux-parents dans une pièce de la maison qui est maintenant à Jacques et Marie- Thérèse. (Pour information, par la suite, ma belle-sœur a épousé un  fils Vigier).

C’était une vieille maison où pendaient encore partout des toiles d’araignées. Il y avait un lit pour les beaux-parents et, pour nous les jeunes, une belle litière de paille. Pour les jumeaux un landau d’enfant en osier pour l’un, et pour l’autre, un petit lit que nous avait prêté madame Vigier. Les premières nuits, le lit vermoulu et vieux avait craqué sous le poids des beaux parents et cela nous a bien fait rire !

Comme je n’étais pas tout à fait remise de la naissance des jumeaux et que je maigrissais toujours, le droguiste de Forbach, Monsieur Ney, où je devais me faire peser une fois par mois, me disait «  Madame, ihr hohle ab wie ein abreiss kalendar « ! (Vous maigrissez comme un Ephéméride, ces calendriers où on enlève une feuille par jour) expression qui est plutôt dure à traduire.

La fatigue du long voyage a fait qu’à mon arrivée à Bellon, belle maman a fait venir un médecin qui m’a donné des fortifiants pas bien efficaces.

En voyant cela, Paul Vigier, un des fils de 16 ans, a décidé de me céder sa chambre, lui-même couchant alors dans le foin. Puis il a acheté de la Quintonine qu’on met dans du bon vin et pour que je n’oublie pas de le prendre, c’est lui-même qui venait 2 fois par jour me le servir !

Je ne sais pas si c’était le changement de climat ou le fortifiant, mais j’ai retrouvé force et santé.

Ne voulant pas profiter seule de la chambre, j’ai invité Marie-Thérèse, la sœur de mon mari,  à dormir avec moi. Les jumeaux étaient restés sous la surveillance de leur pépé et mémé ; comme ils dormaient bien la nuit, il n’y avait pas grand problème.

A côté de cette maison il y avait une autre vieille bicoque, encore plus misérable avec un plancher plein de trous. Pour ne pas que les jumeaux y tombent, le vieux Jacky et le grand-père d’Odette, les ont remblayés. Ils avaient aussi installé une longue table faite avec des planches. Le matin, ils préparaient le café dans la cheminée pour tout le monde, ainsi que le soir.

Pour le déjeuner, nous devions aller dans le fond de Bellon comme on l’appelait, où on nous préparait le repas, vu que nous ne devions pas rester dans cette commune et que nous ne touchions pas encore les 10 francs de l’époque pour chaque réfugié.

Après quelques jours, madame Vigier a décidé que monsieur Wallian handicapé, sa femme et moi-même avec les enfants, nous devions venir déjeuner à leur table, pour ne pas faire chaque jour ce long chemin.  Sa cuisine était très bonne, les frères Vigier heureux de cette compagnie, et les enfants entourés avec affection. On leur mettait de gros livres sur les chaises pour leur permettre d’arriver à la hauteur de la table et ils mangeaient déjà très proprement.

Madame Vigier me donnait aussi du lait de chèvre pour eux en disant que c’était très bon pour les enfants.

Les femmes plus âgées étaient assises l’après-midi sous un arbre à l’ombre, devant la maison des Vigier pour écosser les haricots pour eux, car les charentais mangeaient chaque jour des haricots, comme nous des pommes de terre.

Les plus jeunes les aidaient dans les champs pour s’occuper un peu. Madame Vigier avait déjà un lave-linge très grand, sous lequel on mettait du feu, et on tournait une roue. Cà lavait très bien et elle nous autorisait à nous en servir.

Les paysans nous apportaient souvent des melons, pêches ou autres fruits que nous achetions assez souvent. Les melons étaient très sucrés et juteux. On payait 50 centimes la pièce, pour tout dire, nous n’étions pas malheureux.

Ce qui me chagrinait, c’est que je n’avais pas de nouvelles de mon mari, parti de Schoeneck quelques heures avant nous. Après plus d’un mois et bien des recherches, il nous avait enfin situés ! On lui avait permis de venir nous voir, mais nous étions déjà repartis pour Jauldes. C’est finalement à « La Mornière », qu’il nous a retrouvé. Paul Vigier l’ayant conduit en petite charrette à la gare de Montboyer.

Le maire, entre temps avait fait le nécessaire pour nous récupérer. Ils sont venus nous chercher en camion pour notre nouvelle destination, et ce chemin n’était pas désagréable, car on s’amusait des drôles de noms de village que nous traversions. 

 


La Mornière.

Nous sommes arrivés vers le soir à La Mornière, une commune de Jauldes.

On nous avait réservé une longue maison, mais où il n’y avait que 2 pièces, comme cela arrivait souvent en Charente. Une grande cuisine qui servait aussi de chambre à coucher dont le sol était dallé de petits cailloux arrondis et, derrière la cuisine il y avait une chambre à coucher. La fenêtre de la cuisine donnait sur des hangars à bois, et les WC. Celle de la chambre à coucher, sur les champs.

Avant de trouver du travail, mes  beaux-frères, Emile (chez un paysan) et Bernard (chez un boucher) couchaient dans la chambre derrière la cuisine, ainsi que ma belle-sœur Joséphine et son mari Emile, qui rentrait souvent tard et réveillait tout le monde. Il avait été démobilisé pour maladie et infirmité à la jambe à cause d’un accident de moto.

Moi-même, je couchais dans la cuisine, les jumeaux à côté de moi dans un petit lit, Mémé Amélie et Pépé Michel de l’autre côté de la pièce.

Les pièces étaient meublées avec des vieux meubles encore très solides. La maison appartenait à Monsieur Renard d’Anais. C’était un cousin de madame Meunier, notre bienfaitrice durant cette guerre et  qui est devenue notre grande  amie.

Le propriétaire nous avait permis de nous servir de son bois qui était dans le verger en grand nombre. Il n’y avait qu’à le couper pour l’adapter à la cheminée, dans laquelle mémé Amélie faisait la soupe pour toute la maisonnée. Plus tard, nous avons reçu une cuisinière par le maire de Schoeneck, que les beaux-parents ont ramené  ensuite à Schoeneck. Elle avait aussi acheté une grande cocotte en fonte pour y faire dorer les pommes de terre. Mon mari rentrait de permission tous les 3 mois.

J’ai oublié de dire que le soir de notre arrivée, il faisait déjà sombre. Nous voulions faire du café, malheureusement pas de moulin. J’ai pris le café, traversé la route, il y avait un petit chemin et, à la première maison qui se présentait, j’ai frappé à la porte, un monsieur m’a ouvert, il y avait aussi ses vieux parents, et après avoir  exposé ma demande, j’ai pu moudre mon café.

Il n’a pas fait froid jusqu’au mois de janvier 1940. Nous étions devant la porte à faire du crochet, car à ce moment on trouvait encore de tout à acheter. A partir de ce moment,  il a fait très froid. Le vent rentrait sous la porte et les fentes du plafond. Nous n’avions pas assez de couvertures, et les enfants sont tombés malades.

Monsieur Meunier, qui était lui aussi très gentil (je garde d’ailleurs de ce couple un souvenir qui ne s’effacera jamais) nous a mis du foin sur le plancher du grenier des deux pièces, ce qui empêchait le vent et le froid de trop pénétrer. Nous pensions avec nostalgie à nos maisons bien chauffées en Lorraine !

Jean qui était venu en permission, avait ramené deux grandes couvertures de l’armée, ce qui nous a bien aidé à supporter le froid. Nous faisions la lessive ensemble et c’est moi qui repassais pour tous.

Madame Meunier adorait les bambins, elle n’avait pas d’enfant, venait souvent nous voir et était heureuse avec eux.

Les tantes et la grand-mère de Jean habitaient Jauldes même, c’était à 1km environ. Ma belle-sœur Marie-Thérèse habitait avec elles, car elles ne savaient pas un mot de français, et elle s’occupait également des courses.

Pour certains habitants nous étions considérés comme des « boches » qui avaient un niveau de vie supérieur en technique et en hygiène. Les soldats  de la région de  Charente qui étaient en Lorraine, relataient dans leurs lettres, les maisons, les meubles, les cuisinières astiquées comme des miroirs. Mais avec la plupart des habitants nous avions de bonnes relations.

Je faisais très souvent le chemin jusqu’à Jauldes avec les enfants dans la poussette, pour aller voir la grand-mère et les tantes, c’était chaque fois la fête chez eux, de voir Fernand et Bernard. La fameuse poussette commandée à la Rochefoucauld, me rendait de grands services pour ces occasions.

On priait souvent le rosaire à l’église de Jauldes. A des jours fixes, les réfugiés de Jauldes et des petits  hameaux des alentours, qui faisaient partie de la commune, y assistaient. On priait pour la paix et le retour de nos hommes.

A La Mornière même, il y avait une petite épicerie tenue par madame Tallon et sa fille Léonie, dont le mari était aussi mobilisé. Il y avait également une épicerie à Jauldes, ainsi qu’un bureau de tabac, la poste et une autre petite épicerie où l’on trouvait des journaux, en plus de 2 bistros.

Les enfants ont commencé à marcher, Fernand, déjà à Bellon, ce qui pour des jumeaux était précoce. Bernard un mois plus tard à La Mornière. Sur les pavés arrondis de la cuisine, ce n’était pas évident, et il  tombait souvent, ce qui a provoqué une bosse sur le front qui avait du mal à partir.

Le maire Emile Schuller distribuait selon les arrivages des contrées déjà évacuées, des vêtements neufs, du tissu, des souliers. Naturellement, il y avait toujours des très malins qui étaient bien informés et vite sur place pour rafler la meilleure part. Comme la tante avait reçu une machine à coudre, elle faisait les vêtements pour les enfants et moi-même. 

Je recevais parfois un colis de la Croix Rouge pour les enfants avec de la laine et d’autres choses, ce qui était bien, car je n’avais que les 10 F par réfugié et un peu d’allocation militaire.

J’avais aussi écrit à François de Wendel, propriétaire des mines avant leur nationalisation, car on nous devait encore le salaire, ainsi que les jours de congés que Jean n’avait pas pris. Tout cela fut payé rubis sur l’ongle. 

Départ des Schoeneckois.

Après un an, la « drôle de guerre » comme on la nommait, se termine et les gens étaient heureux, bien que les allemands occupaient la Lorraine.

Le jour du départ des schoeneckois, mon beau-père Michel était à la gare et avait des paroles vraiment prophétiques. Il disait aux habitants « ne partez pas, la guerre n’est pas terminée ».

Il ne croyait pas si bien dire.

Nous-mêmes, avions décidé de rester. Comme il y avait alors des logements de libres, nous avons déménagé dans une autre maison où il y avait aussi cuisine et chambre à coucher et des vieux meubles.

Malheureusement dans les fentes du lit, il y avait plein de punaises, et Jean était rempli de boutons, chez moi çà ne faisait pas cet effet. Nous ne savions pas tout de suite pourquoi, mais on n’a pas tardé à trouver la cause.

Nous avons alors sorti les lits, lavé le plancher à l’eau de javel, demandé des lits de réfugiés à la commune de Jauldes. C’était des lits avec 4 poteaux et au milieu un grillage. On nous avait aussi donné des bons matelas lorrains des villages évacués. De la même façon on avait distribué des machines à coudre à celles qui étaient couturières.

Je ne sais plus combien de temps nous somme restés, avant de nous décider nous aussi à partir. Déjà à cause du travail, car en Charente il n’y avait pas grand-chose. Nous sommes partis d’abord avec les enfants et Marie-Thérèse, les beaux-parents un peu plus tard.

Quelle peine pour monsieur et madame Meunier de nous voir partir. J’avais écrit sur un calendrier de la poste « je suis de la Lorraine, la France est ma patrie, salut montagnes et plaines, salut mon cher pays ». Madame Meunier était allée voir les 2 pièces que nous avions quittées, a trouvé ce calendrier accroché à côté de la fenêtre et l’a toujours gardé en souvenir.

Retour à Schoeneck.

Arrivés à Angoulême, nous étions rentrés dans un café près de la gare, en attendant le train spécial pour ceux qui rentraient en Lorraine. Dans ce café, il y avait deux  soldats allemands, à la vue des jumeaux, ils nous ont demandé où nous allions et nous avons répondu « en Lorraine ». Ils ont demandé au patron, du café pour nous et des biscuits pour les enfants, et nous ont donné quelques marks qui ont servi à acheter le premier lait en arrivant à Schoeneck.

Le train avait fait une longue halte sur un quai, je ne me souviens plus du lieu. Les gens étaient allongés dans le train  là où il y avait de la place. Les enfants dormaient sur un banc, quand soudain il y a eu une forte secousse, les enfants sont tombés sur le sol. On entendait des cris partout, et une odeur de Schnaps se répandait dans le train,  à cause des bouteilles qui s’étaient  cassées et  que les gens ramenaient de  Charente.

Les hommes sortaient pour voir ce qui se passait. Le conducteur qui avait tamponné le train, disait que c’était bien fait pour les gens qui allaient chez les boches, vu que la Lorraine était occupée par les allemands. Il  a failli se faire rosser.

Enfin nous voilà revenus à Schoeneck. En arrivant devant la maison, il y avait déjà de la vaisselle cassée de mon beau service de table en porcelaine de 74 pièces, qui traînait par terre, ainsi qu’une couverture du lit des enfants, du linge souillé et déchiré, et dans la maison il y avait de tout, sauf pas grand-chose qui pouvait encore servir.

Il nous a fallu plusieurs jours à trois pour débarrasser tout ce qui s’y trouvait. La tante Joséphine et sa sœur Rosa nous avaient raconté que souvent la nuit il y avait de la lumière dans la maison, et  des gens de Schoeneck volaient ce qui était encore récupérable.

Sur le mur de l’escalier il y avait une inscription en allemand ainsi libellée : « So haben die Franzosen, die Schweine dieses Haus hinterlassen ». (Voici l’état dans lequel ces porcs de français ont laissé cette maison)

Vaille que vaille, la vie reprenait comme on pouvait. Jean n’ayant pas trouvé de travail à la mine, qui était inondée, a travaillé à la « Bourbacher Hütte ».

Entre temps, les beaux parents étaient revenus eux aussi de la Charente. Ils ont fait remettre en état deux lits lorrains abîmés inutilement, pour eux deux et leur fille Marie-Thérèse. Leurs meubles de cuisine étaient encore en place, et ils avaient ramené la grande cuisinière qu’on leur avait donnée en Charente.

Les deux tantes et la grand-mère étaient heureuses de notre retour. La grand-mère à Jean était déjà très âgée et surtout contente  de revoir les jumeaux.

Tous les après-midi quand j’avais fini mon travail à la maison et que Jean avait poste de midi, j’allais à travers prés pour lui rendre visite avec les petits.

Après environ 6 mois, alors que j’étais enceinte de Roland, Jean est revenu de son travail et nous a dit qu’il devait partir dans la nuit même, car un camarade de travail lui avait fait part  qu’il valait mieux partir pour retourner en France, il avait entendu qu’on voulait le faire prisonnier. Et il est parti la nuit même. De Paris, il m’avait envoyé une carte pour me faire savoir qu’il avait bien pu passer.

Me voilà à nouveau seule avec les enfants. J’ai été longtemps sans nouvelles. Il était allé chez sa sœur Joséphine et Emile qui étaient restés en Charente, de chez eux Julien You l’a conduit à Chasseneuil et il a trouvé refuge dans une école à Limoges.

De mon côté j’avais envoyé une lettre à un responsable allemand, pour lui demander un  laisser passer pour rejoindre mon mari.

Entre temps, s’est ouvert à St Avold, un bureau pour ceux qui désiraient partir. Avec ma belle mère, nous sommes allés là-bas pour demander les papiers nécessaires. On nous a fixé une date pour un train spécial. Il y  avait foule là-bas.

Pendant ce temps, Jean était retourné à Jauldes et avait trouvé un logement dans une petite maison avec en bas une cuisine et une chambre à coucher à l’étage, le tout meublé.

Avant la date fixée pour le départ, on sonne à la porte, il y avait Nicolas Theisen, et monsieur  Bug qui m’ont demandé de faire le nécessaire pour partir, autrement nous risquions d’être expulsés en Pologne. J’étais très heureuse de pouvoir leur dire que nous ne les avions pas attendus, et que nous avions déjà les papiers en notre possession pour partir.

Nous voilà repartis pour la Charente une seconde fois, avec les beaux-parents et Marie-Thérèse. Ce qu’il  nous restait  comme meubles, nous l’avons déposé chez la grand-mère de Jean,  ainsi qu’une caisse pleine de vaisselle. Cette caisse n’a pas attendu le bombardement, elle fut volée avant, pendant que la grand-mère et les tantes étaient dans les abris souterrains  près de la frontière. Elles étaient désespérées, mais ce n’était pas de leur faute.

Et  pendant le bombardement de leur maison, notre armoire de chambre à coucher fut détruite.

Retour en Charente.

Pendant le voyage, nous avons dû faire une halte à St-Dizier. Là bas, nous avons passé la nuit dans une grande salle sur des matelas et des couvertures qui avaient déjà servi à pas mal de gens. Après quelques jours, une fois arrivés, j’avais des démangeaisons sur la tête, j’ai demandé à Marie-Thérèse ce que çà pouvait bien être, et elle a constaté que j’avais des poux.

Parmi les trois femmes, il n’y avait que moi à en avoir.

Nous étions à nouveau réunis à Jauldes. Mes beaux-parents avaient repris la maison où logeaient sa mère et les tantes la fois précédente. Elle était située juste devant l’église. La nôtre était dans un coin, et il fallait prendre un petit chemin. Pour la troisième fois, nous avons dû acheter de la vaisselle, juste le nécessaire.

Madame Meunier n’avait pas tardé à venir nous voir. Madame Merle à qui appartenait la maison, et son mari nous ont donné le jardin. Un vieux monsieur qui venait pour soigner les bêtes qu’il avait à côté de la maison, l’avait fumé avec du fumier de cheval.  Nous avions de beaux légumes, des pommes de terre et des tomates superbes.

Plus tard, j’élevais des lapins, on nous donnait du foin, et on achetait du lait chez les paysans, ainsi que des œufs. Bernard qui était boucher, nous procurait de la viande.

Puis vint la naissance de Roland, en octobre 1941,  un beau bébé de 9 livres. Madame Merle nous avait prêté un berceau posé sur des tréteaux. Roland était un enfant très sage et agréable.

Madame Merle qui avait un petit garçon du même âge, n’en revenait pas de le voir se réveiller sans pleurer.

Jean avait trouvé du travail comme bûcheron et de ce fait, nous avions du bois suffisant pour nous chauffer. La commune de Jauldes nous avait donné une cuisinière.

Jean avait aussi fait faire chez le menuisier une grande étagère, un côté pour le linge, et l’autre en penderie.  Madame Merle m’avait donné un très grand morceau de tissu, couleur or, j’en avais fait un rideau pour l’étagère, ainsi qu’un autre pour la porte vitrée de la cuisine, pour le soir. Tout cela sur la machine à coudre d’une vieille dame, qui nous vendait parfois une poule. J’y emmenais les enfants, pendant ce temps ils s’amusaient dans la cour fermée.

Devant la maison où nous habitions, il y avait une citerne pour l’eau qu’on tirait avec un seau attaché à une chaîne, enroulée autour d’un rouleau de bois.

Le vieux monsieur venait tous les jours pour soigner poules et cheval, il travaillait pour le propriétaire. Sa belle mère tenait une petite épicerie à l’entrée de Jauldes. Ils vivaient tous dans la même maison. Quand le vieux monsieur ne put plus travailler, monsieur Merle décida de prendre un métayer, et reprit le logement.

De nouveau il a fallu trouver un logement. Par chance, le menuisier Robert Gauthier, qui avait son atelier dans une petite maison près de la rue à deux pas de chez nous, devait le quitter pour s’installer ailleurs. En attendant, nous avons trouvé refuge chez mémé Amélie.

Depuis un moment j’avais une toux terrible et tenace que rien ne pouvait soulager. Un jour, pendant que nous habitions encore chez les beaux-parents, je suis allée rincer le linge au lavoir. Je ne me sentais pas bien du tout et avait du mal à rentrer avec le linge sur une brouette. Amélie fit venir le médecin, j’avais 39° de fièvre. Comme les jours passaient et qu’il n’y avait pas d’amélioration, j’ai dû rentrer à l’hôpital ou on a constaté une pleurésie. Je n’y suis restée que 8 jours, les médecins trouvant qu’à la campagne la nourriture était meilleure pour reprendre des forces. La guérison fut longue à venir, j’avais beaucoup maigri.

Pendant ce temps le menuisier est parti. La maison appartenait à une vieille fille que nous nommions « Klumpen Lieschen » car elle avait toujours des sabots aux pieds. Son frère Georges a tenu à peindre les deux pièces en blanc pour que ce soit propre pour notre rentrée. Monsieur Merle nous avait dit que nous pouvions emmener les meubles, et qu’il les reprendrait une fois que nous serions retournés en Lorraine. Cela nous a bien rendu service. Sa femme et lui-même étaient toujours gentils avec nous et serviables. Il avait une machine à vapeur pour battre le blé et l’avoine des paysans, et Jean lui donnait souvent un coup de main.

La propriétaire de la nouvelle maison avait elle aussi donné  un petit terrain, mais la terre était moins bonne que le premier jardin, et de ce fait pas propice à y planter des pommes de terre, surtout que nous n’avions pas d’engrais. J’y emmenais les enfants. C’était l’été et le petit Roland était en tenue légère. Le terrain était en contre bas de la route et à côté d’un endroit plein d’orties. Et le pauvre Roland y est tombé, et çà faisait très mal. Mais il se consolait de tout en suçant son pouce et en tenant un petit mouchoir dans l’autre main.

Une autre fois, Bernard a trouvé le moyen de s’enfoncer une petite noix dans le nez, au moment où les noix sont encore velues. J’ai bien essayé de la faire sortir, mais sans succès. Quand son père est revenu de la forêt, il l’a emmené à St Angeau chez un médecin qui n’arrivait pas non plus à l’enlever. Le lendemain, il a fallu aller avec lui à Angoulême chez un spécialiste, qui avait lui aussi bien du mal, car le nez était déjà très enflé. Enfin, tout est bien qui finit bien….

Comme nous n’avions pas de pommes de terre, je faisais souvent des nouilles, car nous avions des œufs et nous achetions du blé que monsieur Tallon emmenait chez un meunier et nous ramenait une belle farine.

La belle sœur de notre propriétaire plantait des topinambours dont les tubercules ressemblaient à des pommes de terre. Elle les cultivait pour ses bêtes. Un jour, je lui avais demandé si elle ne voulait pas m’en vendre quelques kilos. Elle a refusé net, disant qu’elle en avait besoin.

Je me suis souvenue qu’à côté de notre petite maison, il y avait une autre vieille maison et une grange avec du foin. Il y avait aussi une pièce dans laquelle elle conservait de magnifiques rutabagas. Le jour, la fenêtre était toujours ouverte pour les aérer. De temps en temps, je passais par cette fenêtre et chipais un de ces rutabagas, sans vergogne, car radine comme elle était, elle aurait aussi refusé de m’en vendre.

Cuites à l’eau, puis dorés dans un peu de matière grasse, c’était très bon. C’est la première fois que j’avoue ce seul  vol de toute  ma vie,  mais cette fois je n’en ai pas honte… Ils avaient pu rester chez eux, n’avaient rien perdu de leurs biens, au contraire, ils gagnaient des sous en pratiquant le marché noir.

Dès que les jumeaux savaient quelques mots de français (entre nous on parlait le patois) ils parlaient en français et bientôt ne parlaient plus que cette langue. Ils avaient pris l’habitude dès que j’avais le dos tourné, d’aller chez deux garçons qui avaient le même âge, et qui habitaient pas loin du lavoir. J’avais beau leur défendre, cela ne servait à rien. Ils étaient amis jusqu’à notre retour pour la lorraine.

Les allemands étaient venus jusqu’en Charente et on trouvait de moins en moins de produits. Il y avait des tickets pour tout. On ne pouvait avoir que très peu de matière grasse. J’achetais tous les jours 3 litres de lait, une fois bouilli et refroidi, il y avait une grosse couche de crème que j’enlevais soigneusement, et tous les trois ou quatre jours, j’en faisais un peu de beurre pour la cuisine et pour faire des gâteaux, que je faisais cuire chez ma belle mère dans des petits moules, car le four n’était pas grand.

 Chaque fois j’en donnais à une vieille dame qui avait sa maison de l’autre côté de la rue, juste en face de chez nous. J’allais lui rendre visite et çà la rendait heureuse. Là bas, faire de la pâtisserie on ne connaissait pas. Mon beau frère Bernard, nous apportait de temps en temps de la graisse de veau. Mes sœurs de Guessling, nous envoyaient du lard, du saindoux et même du tabac.

 Il fallait être inventif pour arriver à manger à sa faim. Avec le lait, la farine et le peu de sucre qu’on recevait, et cela seulement avec les tickets spéciaux pour les enfants, je faisais un genre de pudding pour tartiner le pain. Il faut croire que les repas étaient quand même convenables, car le frère du menuisier qui passait tous les jours devant notre cuisine pour aller déjeuner à Treillis, humait les bonnes odeurs et disait « çà sent bon comme dans un restaurant » !

Le café que nous recevions n’avait de café que le nom. C’était un horrible amalgame de je ne sais quoi. Pour y remédier, on grillait soit du blé, soit de l’orge dans une poêle avec un peu de matière grasse, au moins on savait ce que l’on buvait.

Marie-Thérèse avait emmené les jumeaux à Bellon où elle allait de temps à autre. Elle avait attrapé la galle, maladie assez répandue à l’époque de la guerre, surtout parmi les réfugiés, qui devaient au début, séjourner dans des maisons insalubres. Les charentais ont seulement appris par les Lorrains qu’on pouvait laver les sols et carrelages. Ce que nous avions fait de suite. Mais on avait dû passer des nuits dans des salles où tout le monde passait, et ce n’était pas évident. Bref, les enfants ont couché dans le même lit qu’elle, et ils ont ramené la galle. Les beaux-parents et Jean l’ont eue, par miracle j’étais épargnée.

Jean travaillait toujours comme bûcheron avec monsieur Pierre Ziegler, qui lui aussi était revenu  avec  sa femme et Amélie.

Un soir, il est venu me dire que Jean avait été arrêté par des soldats allemands, auxquels il avait dit qu’ils allaient quand même perdre la guerre.

C’était le 27.04.1944 ! J’ai eu un terrible choc ! J’ai dû faire beaucoup de démarches auprès des militaires allemands pour savoir où ils l’avaient emmené. Avec Marie-Thérèse, on est même allé au camp de la Braconne, situé pas loin de la forêt, et qui était occupé par des allemands. Nous avions vu son vélo adossé à une baraque, et qu’un gars de Schoeneck qui travaillait là bas, nous a ramené ensuite.

Quelques jours après, nous avons su, après avoir été à la Commandature, qu’il était à la prison d’Angoulême. Chaque semaine je devais aller voir un officier allemand, ils étaient tous installés dans les plus belles maisons bourgeoises, pour avoir la permission de lui apporter du linge et des vivres. Le boulanger d’Anais qui passait par Jauldes avait la gentillesse de me vendre du pain sans ticket que je ramenais à Jean.

J’étais toujours accompagnée d’un soldat et cet officier (je le vois encore derrière sa table), ne manquait jamais de me dire des mots malveillants, il était aussi furieux parce que je parlais le français.

J’y allais toujours en vélo, c’était à 20km, j’étais jeune, ce n’était pas difficile. Un jour, je passais juste à côté de La Mornière pour rentrer, il était 11h du matin. Je vis passer une multitude d’avions, je m’étais arrêtée pour mieux les voir. Le lendemain nous avons su qu’ils avaient bombardé « La Madeleine » qui se trouvait à la sortie d’Angoulême, où je passais pour aller à la prison.

La dernière fois Marie-Thérèse m’accompagnait, on entendait les mitrailleurs partout autour de la ville. Le militaire qui m’ouvrait la porte et qui était toujours très humain, il m’avait dit s’appeler Louis, me conseillait de ramener ce que je voulais faire parvenir à Jean, car disait il, c’est une question d’heures, car il était sensé partir ailleurs..

Mais après 4 mois, le maquis avait délivré les prisonniers et la ville d’Angoulême.

Le 31.08.1944, Jean rentrait à notre grande joie à tous. La vie reprit de nouveau son cours. Les après-midi par beau temps, avec quelques voisins, nous étions assis dans l’encoignure d’une porte de grange de notre voisin Michaud, sur le bord de la route. Les uns cousaient, moi je tricotais pour des gens qui me demandaient, j’y gagnais un peu d’argent et le temps passait plus vite en bavardant. Les gens avaient ressorti leur outil à filer la laine de mouton, que beaucoup de paysans possédaient. C’est cette laine qu’on tricotait, et cela faisait de beaux tricots. Marie-Thérèse avait elle aussi appris à filer sur un outil qu’on leur avait prêté.

Les allemands avaient vidé les magasins à Angoulême, et la Rochefoucauld. On ne trouvait plus de laine. Avec Jean et en vélo, nous avions pris le train à la Rochefoucauld pour nous rendre à Limoge où on en trouvait encore. Au début on pouvait encore en faire venir des « 3 SUISSES », puis là aussi c’était fini.

Les tissus, il n’y a que les paysans qui pouvaient encore en avoir, en échangeant contre du beurre et du jambon. C’est par ce biais que madame Meunier en avait trouvé pour faire deux manteaux pour les jumeaux en tissu de laine, qui bien plus tard par les bons soins de la tante couturière et son savoir faire, avait servi à faire une belle veste pour Roland, qui en était très fier, car c’était le premier vêtement en tissu qu’on avait fait vraiment pour lui. Car il usait ce qui était devenu trop petit de ses frères de 3 ans plus âgés, et comme tout était en  double !.....

On envoyait encore des vêtements à Emile pour son fils Jacky, car chez lui aussi les temps étaient durs.

Pour le moment nous étions toujours à Jauldes. Pour faire la lessive c’était aussi un problème. J’avais une lessiveuse et un bac en bois, la poudre de lessive n’était pas très bonne et le savon pas meilleur. Parfois on avait la chance de recevoir un morceau de savon des paysans qui avaient une recette pour en faire. Il fallait de la graisse et un produit qu’on trouvait en pharmacie. En tous cas, il savonnait et moussait bien. Malgré la pénurie, on arrivait à avoir du linge bien blanc, que j’étendais sur un long fil dans le pré de madame Michaud.

Madame Meunier qui venait souvent nous voir, et, lorsque que j’étais occupée à repasser, elle ne manquait pas de me dire « que c’est beau du linge bien blanc et bien repassé ». Elle était toujours prompte à faire des compliments. J’allais souvent chez eux également à La Mornière et le grand-père Bourabier, dont j’avais gardé un si bon souvenir, était content de voir les enfants. Un jour il était très malade et devait recevoir des piqûres que Jean allait lui faire tous les jours. 

* * * * *

Le 02/05/1945, Jean était à nouveau rappelé à l’activité militaire à Dax. J’étais de nouveau seule, ce qui arrivait assez souvent pendant cette guerre. De temps en temps, il avait une petite permission. Il ne fut démobilisé que le 18.09.1945, un mois avant notre rentrée définitive en Lorraine.

Pendant son absence, Madame Meunier nous invitait souvent. On y allait de bonne heure le matin, car elle aimait que je leur prépare des recettes de chez nous, « Grumberkischle, Grumberkneddel, Mehlknedel,  et on rajoutait des tranches de jambon qui chez eux n’était pas fumé, mais séché ! C’était très bon.

Un jour, la scarlatine s’est déclarée chez les trois enfants, ce ne fut pas une mince affaire, car cela provoquait des démangeaisons. J’appelais le médecin, et j’allais en vélo, chercher les médicaments à Champniers.

Puis vint la nouvelle que la grand-mère de Jean allait mourir. Ma belle-mère Amélie reçut un sauf-conduit pour aller la voir, et en même temps revoir la Lorraine.

Les jumeaux couchaient dans leur grand lit donné pour les  réfugiés par la commune, et Roland dans son petit lit, que son père avait fait chez le menuisier et peint en bleu.

Le soir  nous allions parfois,  soit chez madame Privat veuve, et sa fille dont le mari était prisonnier de guerre, pour aider à casser des noix pour faire de l’huile. Nous en recevions un litre en cadeau. Soit  nous allions chez leur  grand-mère Amélie, qui habitait près de l’église, ce qui n’était pas loin de chez nous.

Le jour vint où les jumeaux  se sont réveillés et ayant constaté notre absence, ils se sont levés à moitié habillés pour venir nous chercher. Alors fini, les balades du soir.

A cinq ans, ils sont allés à l’école de Jauldes. L’institutrice attachait le bras gauche de Bernard pour l’obliger à écrire de la main droite, car il était gaucher comme son grand-père Michel. Ce qui fait qu’à l’heure actuelle, il peut se servir de ses deux mains pour écrire.

Les communes organisaient des cavalcades, du théâtre, et autres manifestations pour récolter de l’argent et l’envoyer aux prisonniers.

Pépé Michel était des fois très malade, et avait jusqu’à 40 de fièvre, on ne savait pas pourquoi. Il disait que c’était la malaria qu’il avait attrapée sur le front Russe, pendant la guerre 14-18, « Sumpffieber » qu’il l’appelait.

Presque toutes les nuits, passaient des gens du maquis dans leurs camions. Je me levais pour les voir passer. Une nuit j’ai entendu parler allemand, et un homme donnant des ordres. C’était des soldats allemands qui s’étaient arrêtés juste devant la fenêtre de la cuisine. J’avais une peur sans nom.

Un matin, nous avons entendu des avions et des crépitements au loin. Avec les enfants, je suis sortie de la maison pour voir, et nous avons vu un homme descendre en parachute et l’avion qui tombait. C’était des canadiens descendus par des allemands. Il y avait des morts dans l’avion et la forêt brûlait par endroits. Depuis ce temps les jumeaux avaient peur à chaque fois qu’on entendait un avion.

Les survivants furent cachés par des gens d’un petit village appartenant à la commune de Jauldes. Une femme de Treillis a été arrêtée. Le maire a été menacé, et les allemands lui ont dit qu’ils allaient brûler le village. Le maire a répondu « prenez moi, mais laissez les gens du village en paix. »

Dans la forêt où l’avion est tombé, il y a un monument à la mémoire des aviateurs. Plus tard, il y eut un article de remerciements  dans un journal de la part des canadiens, pour l’aide apportée à leurs compatriotes.

La guerre finie et Jean démobilisé, nous sommes repartis en Lorraine le 22.10.1945 avec un train spécial. Comme on pouvait emmener le peu que nous possédions, nous avions fait faire une très grande caisse en planches pour y entasser, linge, vêtements et la vaisselle qui restait…

Car un jour  en jouant,  les deux loustics se sont pris dans le rideau de l’étagère, et l’ont fait tomber sur eux, et il ne restait plus grand-chose de la vaisselle.

Après notre départ de Schoeneck, un policier allemand s’était installé dans notre maison. Un peu plus tard,  il y eût les tantes, ainsi que les cousines Mathilde et Bernadette avec leurs parents, car ils n’avaient plus de logement après les bombardements.

Chez nous, il ne restait plus que le lit et la commode. Les tantes nous ont donné une table ronde qu’ils avaient encore pu récupérer dans les décombres de leur maison. Nous avions un banc et deux chaises. La grande caisse servait pour la vaisselle et les coffres que nous avions ramenés de Charente, pour le linge.

Les enfants ont d’abord couché sur des matelas, jusqu’à ce que deux lits lorrains fussent réparés par un menuisier, un pour les jumeaux et le deuxième pour Roland.

Jean a de nouveau retrouvé son travail à la mine, et la vie a repris son cours normal.

Les jumeaux, auxquels nous avions laissé les cheveux plus longs que c’était l’habitude à l’époque, et qu’ils avaient blonds et bouclés ont fait sensation à l’école. Ils étaient choyés par les plus grands. Nous avons beaucoup regretté que l’arrière grand-mère n’ait plus eu la joie de les revoir.

Voici que se termine cette tranche de vie avec des peines et des joies. Je prie ceux qui me lisent d’avoir une grande indulgence pour mes écrits.

Cécile Faber.

Voilà, chers ami(e)s la chronique de l'exil de Cécile et de sa famille est terminée. C'est là que s'arrête le manuscrit que sa fille Chantal a eu la gentillesse de recopier et de nous transmettre. Je pense que, comme moi, vous avez su apprécier le coté humain et sincère de ce récit. Merci Cécile, tu n'est plus parmi nous mais le témoignage que tu nous a laissé restera vivant pour longtemps dans nos mémoires... Clément

  

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07/06/2016
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