NOSTALGIA, le blog qui fait oublier les tracas...

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Oncle Joe raconte : Odette, mon garçon manqué

Lorsque nous sommes arrivés à la Ferme de Schoeneck au début de l’année 1948, peu après l’installation dans notre nouveau  ‘Home’, nous les enfants, avons décidé d’explorer les alentours pour trouver de quoi nous occuper. Devant la baraque en face de chez nous, nous vîmes une fillette d’environ 6 ou 7 ans qui jouait toute seule.

Après quelques secondes d’observation, ma sœur Lydia, âgée à cette époque de 6 ans, traversa la route et tenta d’engager la conversation. Rapidement les deux gamines commencèrent à communiquer en se parlant en ’Platt’ le dialecte local.

- Je m’appelle Odette, mais vous parlez dans un drôle de langage…

Ma sœur Irène, âgée à l’époque de 13 ans rétorque que c’est elle qui parlait une drôle de langue car nous venions d’Allemagne et parlions le véritable allemand... 

Odette lui répondit :

- Je connais mieux l’allemand que vous parce que ma mère est allemande ! Puis elle nous tira la langue et courut se réfugier chez elle...

Dans les semaines qui suivirent, chaque fois que l’un d’entre nous sortait et qu’Odette était dehors, elle ne se privait pas de nous faire des réflexions désagréables et elle commençait franchement à nous enquiquiner au point  de nous faire regretter notre arrivée dans ces baraques de la Ferme de Schoeneck…

Puis, petit à petit, au fil des semaines et des mois, Odette et ma sœur Lydia sympathisèrent et devinrent des amies. L’attitude d’Odette changea du tout au tout et elle devint finalement l’amie de toute la famille.

Puis nous grandîmes… Odette s’intégra dans notre bande, toujours habillée à la garçonne et toujours coiffée d’une vielle casquette verte. La seule chose qui la différenciait des garçons c’était sa longue chevelure car, à l’époque, la grande majorité des adolescents avaient les cheveux courts.

Une fin d’après-midi pendant les vacances d’été de 1950, alors que nous étions assis à la mare, Alex eût une fois de plus une idée lumineuse…

- Allons dans la cour du fermier Muller voir ce qu’il y a comme fruits…

L’idée était d’y aller en passant par la forêt allemande et d’utiliser Odette comme éclaireur à condition qu’elle enlève sa casquette verte car le fermier Muller voyant une fille ne se risquerait pas à tirer à la carabine ou à s’attaquer à elle ! Odette pourrait tranquillement faire le point à propos des fruits et nous on attendrait patiemment à l’orée de la forêt son retour avec les informations logistiques espérées.

A dater de ce jour, Odette reçut le titre officiel de TomBoy, le garçon manqué et participa sans exclusive à pratiquement toutes nos aventures, les meilleures et bien évidemment les pires...

 

* * * * * * * * * *

 

Les années passèrent et, en 1953, beaucoup de choses changèrent dans ma jeune vie. Je venais d’avoir 15 ans et je travaillais désormais à la mine. Odette avait 13 ans et il ne lui restait qu’une année scolaire à terminer. Nos jeux avaient également changé, adieu Robin des Bois, Tom Mix, Pecos Bill et tous les autres… Nous les garçons n’avions plus qu’une seule idée en tête :  les filles… les filles… les filles

C’était un dimanche matin à la mi-mai et je revenais tout juste de la messe du matin (la plus courte) car toute la bande avait prévu d’aller voir un match de foot à Sarrebruck.

Je ne sais plus trop pour quelle raison, était-ce à cause de Helmut ou de Roos, mais notre sortie fût annulée et je me retrouvais seul à rêvasser, assis dans le jardinet fleuri devant notre baraque.

Encore perdu dans mes rêveries, je relevais la tête et, juste en face de la baraque des Schneider je vis une jeune et superbe jeune fille. Je n’en croyais pas mes yeux et regardais une seconde fois… C’était Odette, notre ’garçon manqué’ qui s’était transformé en une ravissante jeune femme… Elle portait un sweater en V, un short rouge foncé, avait les cheveux coupés courts et se tenait là, debout les mains sur les hanches…

Lorsqu’elle me vit  dans le jardin elle me salua au loin de la main puis s’approcha…

- Que fais-tu là, tout seul dans le jardin … Ne devais-tu pas aller voir un match de foot ? De toute façon, si tu veux mon avis, le foot ce n’est qu’un jeu stupide…

Je ne relevais pas… Tout ce que je réussis à dire fût :

- Regardes-toi… Je ne peux pas croire que c’est toi Odette, celle qu’on connaît… Qu’est-il arrivé ?

- Eh bien après tout je suis une fille non ? Et il est temps pour moi d’agir comme une fille, il te plaît mon nouveau look ?

-  Et comment ! Je l’adore… Tu es superbe… Tu es à des années lumière du garçon manqué que j’ai connu…  J’adore….

En disant cela, je sentis quelque chose d’étrange au fond de moi, Cupidon venait pour la première fois de me décocher une de ses flèches…

Odette prit place à coté de moi et dit :

- A voir ton visage, on ne dirait pas que tu apprécies ma nouvelle apparence…

Si, si, je t’assure… Mais je crois que je viens de tomber amoureux…

- Arrête de plaisanter, va te changer, c’est le mois de mai et le muguet doit être en fleur, allons en chercher…

Nous descendîmes ensemble la rue de la Ferme. Arrivé à mi-chemin entre la cité et le village, nous tournâmes à gauche et nous engageâmes du coté allemand dans le sentier tortueux qui menait vers les 3 étangs. Tout le long du chemin Odette parlait… Elle parlait de tout et de rien et moi je ne répondais que par «oui », « non », et « peut-être »... 

Tout ce que j’avais à l’esprit c’était le nouveau Look d’Odette… Quelle belle fille à mes cotés sur ce sentier tortueux dans la forêt allemande…

Odette s’arrêta, me regarda et me dit :

- Joseph,  (tous les copains m’appelaient par mon surnom ‘Wiki’ sauf elle qui m’appelait toujours par mon prénom)  je suis contente que nous soyons pour une fois seuls, rien que nous deux, sans le reste de la bande… Tu sais que c’est toi que je préfère…

Je la regardais et lui dit simplement…

- Vraiment… Merci… Je t’apprécie également, mais aujourd’hui, belle comme tu es, je crois que je t’aime...

Elle me prit par la main et nous continuâmes notre chemin vers les 3 étangs.  Un peu plus loin, sous un chêne qui surplombait les étangs, il y avait un banc en bois. 

- Alors mon ami, comme nous avons déjà fait un bon bout de chemin, si nous nous reposions un peu sur ce banc ?

Je restais assis à une extrémité du banc, Odette à l’autre extrémité. Après environ une minute elle s’écria :

Regardes Joseph, derrière nous il y a un carré de trèfles, je parie que j’arriverais à trouver un trèfle à 4 feuilles ! Après quelques minute elle s’écria à nouveau :  J’en ai trouvé un !

Puis, quelques instants plus tard  : Un deuxième ! Un pour moi et un pour toi...

Lorsqu’elle revint, les deux trèfles à 4 feuilles à la main, elle prit place à mon coté et me tendit le trèfle qu’elle venait de cueillir pour moi en disant :

- Voilà  le tien, il paraît que ça porte bonheur et que si tu fais un vœu, ce vœu sera exaucé…

- Alors prends ton trèfle, fais un vœu et moi aussi j’en fais un !

Nous sommes resté assis sans dire un mot. Après quelques instant Odette me demanda quel était mon vœu… Je la regardais et lui répondit que si l’on disait son vœu, ce dernier ne s’exaucerait jamais… Ce sont des bêtises répondit elle en roulant des yeux… Je vais te dire le mien en premier puis tu me diras le tien… Je lui répondit d’accord, mais je n’avais rien en tête qui ressemblait à un vœu car j’étais toujours sous le charme de sa nouvelle apparence...

- Voici mon vœu… Je suis assise devant ma baraque et je rêve qu’un chevalier vêtu d’une armure rutilante monte la rue de la Ferme sur un cheval blanc et vient m’enlever au coucher de soleil pour m’emmener vivre heureuse pour le reste de ma vie...

Je la regardais et lui dit simplement : Je souhaite que ton vœu se réalise…

- D’accord… Et le tien  ? Ma tête était toujours vide et je ne savais pas quoi lui dire… Je la regardais et lui dit simplement : Mon vœu serait… de t’embrasser…

Odette me regarda pendant quelques secondes puis passa ses bras autour de ma nuque et me donna un rapide baiser. Puis, elle ferma les yeux et m’embrassa une deuxième fois et ce second baiser était tendre, chaud et doux. C’était un baiser d’amour, un baiser de deux personnes qui s’aiment…

Nous sommes restés assis sur ce banc pendant un long moment, sa tête reposant sur mon épaule… Odette, celle qui avait toujours quelque chose à dire, celle qui parlait tout le temps… Odette était devenue silencieuse comme une petite souris…

Après quelques petits baisers supplémentaires je lui dit qu’il était temps de rentrer car j’avais finalement trouvé mon ‘brin de muguet’. Elle me fit un grand sourire et c’est bras dessus, bras dessous que nous rentrâmes à la maison…!

Elle devint mon amoureuse et moi son amoureux. Pendant le reste de cette année là jusqu’aù printemps 1955 nous avons passé beaucoup de temps à deux et beaucoup moins avec la bande de copains et cela me convenait... Mais, comme le dit le vieil adage, ce qui devait arriver arriva et la famille Schneider quitta un beau jour la Ferme de Schoeneck pour déménager ailleurs...

Quand à moi, je compris vite qu’autour de moi il y avait un océan de poissons et il m’arrivait de temps en temps d’en attraper un…

Puis je quittais également la Ferme de Schoeneck, d’abord pour la cité de Behren et un peu plus tard pour les États-Unis… Ainsi va la vie !

Pourtant, je n’ai jamais réussi à oublier ce premier amour, cette idylle d’adolescent entre Odette, mon garçon manqué et moi…

Mais l’histoire de mon ‘TomBoy’ n’est pas encore terminée, car nos routes se croisèrent à nouveau. Une première fois en 1962 à Forbach puis une deuxième fois en 1968 à Behren. Chaque fois, après les salutations d’usage, les bavardages habituels et quelques tendres bisous échangés, nous nous sommes quitté avec des larmes au coins des yeux…

 

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Début janvier 2014, alors que je feuilletais par habitude la rubrique nécrologique du Républicain Lorrain sur mon ordinateur, je tombais sur une photo de Madame Odette Luchetti (née Schneider) décédée à Forbach le 31 décembre 2013 à l’âge de 72 ans…

J’étais là, assis en face de mon écran pendant un long moment à regarder la photo d’Odette, les yeux pleins de larmes et la tête pleine de souvenirs… Quelque part le temps s’était arrêté...

Puis, la gorge nouée, et les yeux embués je m’entendis encore murmurer dans un long sanglot … 

Repose en paix ma chère Odette, mon tendre amour… Repose en paix mon garçon manqué… Mon... TomBoy… 

 

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Lire les autres récits de Joe Surowiecki :

 



13/11/2016
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