NOSTALGIA, le Blog qui fait oublier les tracas...

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Oncle Joe raconte : Mon ami Albert

J’ai rencontré pour la première fois Albert sur le chemin de ma troisième journée à l’école primaire du village. A cette époque, je ne connaissais pas encore son nom, mais je me souviens que ce matin-là, son visage arborait un grand sourire et qu’il avait l’air heureux. C'était ma première rentrée, je ne connaissais encore personne et ma seule « amie » était ma sœur Irène qui marchait à mes côtés. Je me tournais vers elle et lui dit :

Regarde ce garçon avec son grand sourire, contrairement à nous, il a l’air d’être très heureux d’aller à l’école… Quand je pense que nous on a d’abord besoin d’apprendre le français pour pouvoir parler aux autres enfants et pour essayer de nous faire quelques futurs amis !

Irène me regarda d’un air interrogateur et rétorqua :

Mais tu es fou ? On apprendra avec le temps et tu verras qu’on aura bientôt plein d’amis ici, et tu sais que la plupart des enfants du village parlent allemand et que tu connais également cette langue !

Songeur, je ne répondis pas et nous continuâmes notre route jusqu’à l’école de filles qui, à l’époque, était installée dans le bâtiment de l’ancienne Mairie, là où se trouve aujourd’hui le centre social et la caserne de pompiers…

Je saluais ma sœur Irène d’un geste de la main et continuais ma route en direction de l’école de garçons située un peu plus haut dans le village. A côté de moi marchait maintenant Albert qui ne prononça pas le moindre mot, se contentant d’arborer cet énigmatique sourire qui illuminait son visage. Comme je le disais, c’était mon troisième jour d’école et je n’avais jamais vu Albert auparavant, mais, au fil des jours et des semaines, je me fis mes premiers copains et le nom d’Albert apparut de temps à autre dans nos courtes et lapidaires conversations.

 

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En effet, il s’appelait Albert, Albert M… et sa famille habitait déjà à la Ferme lorsque nous arrivâmes à Schoeneck. Albert était né en 1936, et avait donc 1 an de plus que moi. Il avait également un frère qui avait 3 ans de moins que lui ainsi qu’une sœur qui devait avoir 4 ou 5 ans à l’époque.

Son père travaillait au puits Simon au parc à bois (1) et sa mère était une femme très polie et agréable aux dires de ceux qui les fréquentaient.

A cette époque, les familles habitant les baraques de la Ferme avaient toutes un point commun : les pères travaillaient à la mine et le souci quotidien des mères était d’être sûres que leurs maris rentreraient sains et saufs du travail au fond des puits, ce qui créait une solidarité humaine et rendait les contacts bien plus faciles.

La maman d’Albert semblait être une personne en excellente santé, mais, quelques mois après notre arrivée à la Ferme, nous apprîmes qu’elle venait de décéder brutalement et à ce moment là, pour être honnête, je n’ai absolument pas cherché à savoir comment et de quoi elle était morte...

Albert était un gamin qui avait apparemment au moins 2 problèmes.

Il souffrait d'un défaut d’élocution et était très lent dans son comportement et ses réactions. Ce n’était pas un enfant arriéré, mais son cheminement intellectuel avait besoin de temps et, dès qu’il était entouré de 2 ou 3 personnes, il avait énormément de mal à parler et on sentait qu’il commençait à paniquer.

En ces premières années après-guerre, il n’existait pas de structures permettant de s’occuper efficacement de ce genre de handicap, aussi Albert vivait dans son monde, plus ou moins en marge de sa famille, de la société et des autres enfants, lesquels chacun le sait, peuvent être déstabilisants, voire cruels, à l’encontre de personnes plus ou moins handicapées ou tout simplement différentes.

De ce fait, Albert fut rapidement étiqueté comme étant ‘le simplet du village’ et, lorsque je repense à ces années 50, je me demande ce qu'il pouvait ressentir lorsque qu’on se moquait de lui et qu’on ne voulait pas de lui comme ami…

Albert n’avait alors qu’un seul moyen de défense : son large sourire…

A l’école, les rares fois où Albert y allait, il était chargé d’effacer le tableau, de veiller au bon fonctionnement du poêle et de s’assurer qu’il y avait assez de charbon pour chauffer la salle de classe pendant la journée. Il ne participait jamais aux différentes leçons, n’allait jamais au tableau pour lire ou écrire et ne faisait jamais de devoirs comme les autres écoliers.

La société avait fait d’Albert un ‘simplet’ qui avait visiblement besoin d’aide mais personne n’était là pour lui tendre la main. Albert était donc devenu le fou du village par destination et ce, bien malgré lui...

Mais l’était-il vraiment ?

Les enfants se moquaient de lui et disaient qu’il ne savait ni lire ni écrire, mais, au fil du temps Albert emmagasina une foule d’informations, surtout dans le domaine sportif, et spécialement dans le cyclisme. Sa connaissance dans tout ce qui touchait de près ou de loin au vélo était largement supérieure à celle de tous les autres enfants réunis.

Ses héros s’appelaient Jean Robic et Gilbert Bauvin et, si d’aventure, l’un ou l’autre d’entre nous disait le moindre mal de l'une de ses idoles sportives, le sourire d’Albert se transformait en une vilaine grimace et l’on pouvait lire une grande colère dans son regard. 

Mais cela s’arrêtait là, car Albert n’a jamais utilisé la force et n’a jamais agressé personne…

Malgré son amour pour la ‘petite reine’, Albert n’avait pas de vélo. Tout ce qu’il possédait c’était son petit chien noir et blanc qui répondait au nom de Miko et qui le suivait partout où il allait.

Au fil du temps, je me fis de nombreux amis, certains très proches et même parmi les enfants du village dont malheureusement quelques-uns ne nous aimaient pas beaucoup. Mais, comme nous allions ensemble dans la même école, nous cohabitions dans une relative harmonie par la force des choses.

Dans nos jeux, que ce soit à la mare, dans la forêt ou ailleurs, Albert n’était jamais loin. Parfois il essayait de jouer avec nous, mais nous les vrais ‘fous’ l’ignorions superbement. Cette façon de faire devait certainement le blesser mais Albert n’en laissait rien paraître.

Les semaines succédèrent aux semaines, et notre jeune vie s’écoulait paisible jusqu’aù jour où ma mère m‘entendit traiter Albert d’un nom d’oiseau. Je ne la vis pas sortir de la baraque mais je sentis la vigoureuse tape qu’elle me donna derrière la nuque en disant :

Comment peux-tu traiter ce pauvre garçon avec de tels noms ? Tu devrais avoir honte !   

Puis elle appela Albert près d’elle et lui dit :

Albert, tu sais qui c’est ce gamin ? C’est mon stupide fils Joseph qui t‘insulte et si jamais il t’appelle par un autre nom que Albert, tu viens me voir immédiatement et je lui met une raclée dont il se souviendra longtemps !

Albert nous regarda avec son grand sourire et répondit :

Oui Madame, je le ferai… Merci Madame.

Pui il tourna les talons et prit la route menant vers le village suivi, comme d'habitude, de son fidèle chien Miko…

Maman avait des larmes dans les yeux lorsqu’elle m’expliqua longuementque je ne pouvais pas me moquer ainsi de quelqu’un surtout lorsque cette personne était un être visiblement diminué qui nécessitait encore plus d'égards et d'amitié qu'un autre...

La leçon avait porté et, depuis ce jour, je n’ai jamais plus appelé Albert que par son nom et il est devenu mon ami. A dire vrai, un de mes meilleurs amis même, mais ça, je ne le savais pas encore à l’époque...

 

Quelques années plus tard...

Comme la plupart des autres adolescents de l'époque, Albert se présenta un matin au bureau d'embauche pour aller travailler  à la mine mais on lui fit comprendre qu’il n’y avait pas de place pour lui car son handicap pouvait représenter un danger pour la sécurité... 

Moi-même qui ai travaillé quelques années plus tard à la mine, je peux vous dire que j’y ai côtoyé nombre de personnages dits 'normaux' qui étaient au moins 100 fois plus dangereux que mon ami !

C’est ainsi qu’Albert se rendit utile aux familles de la Ferme en aidant à entretenir et à arroser les jardins, à nourrir les poules ou à rentrer le charbon que les camions venaient régulièrement livrer. En échange de ces menus travaux, on lui offrait un bon repas ou quelques francs qu’il enfouissait dans sa poche avec un grand sourire.

Albert a passé beaucoup de temps chez nous, tout d’abord parce que maman l’appréciait beaucoup, ensuite parce qu’il y avait plein de choses à faire autour de la maison.

Nous avions des animaux et un immense jardin et Albert venait tôt le matin, sortait les oies, m’aidait à arroser le potager, nourrissait les poules, allait avec moi faucher de l’herbe pour les lapins et m’accompagnait, lorsqu’il m’arrivait d’aller vendre quelques-uns de ces lapins, au marché à Stiring-Wendel.

Au fil du temps, Albert, qui était devenu une espèce de grand frère et un ami très proche, s’intégra petit à petit dans le cercle de mes nombreux amis….  

Toujours aussi passionné, Albert avait construit son propre vélo à partir de vieilles pièces récupérées à droite et à gauche et m’avait demandé s’il pouvait le laisser chez moi à la maison car, me confiât-il, son père ou sa sœur le lui enlèverait car ils avaient déjà essayé de se débarrasser de son chien Miko mais qu'il leur avait fermement fait comprendre que ce chien était à lui et que personne n’y toucherait de son vivant…

Hélas, rien n'y fit et, quelques jours plus tard, Albert vint trouver ma mère et la supplia de l'autoriser à laisser son chien chez nous car il avait peur maintenant que son père ou sa sœur le tuent… Maman serra Albert dans ses bras et lui dit :

Albert, toi et ton chien êtes les bienvenus dans notre maison et si un jour tu es en grande difficulté chez toi, tu peux même venir dormir ici…

Je suis sûr qu’Albert s’est souvent trouvé en difficulté chez lui mais il n’est jamais venu se réfugier chez nous. L’amitié et le respect que maman montrait à son égard  lui avaient aidé à avoir plus confiance en lui-même et, si ses problèmes d’élocution persistaient lorsqu’il était en compagnie de plusieurs personnes, face à une seule personne il se débrouillait de mieux en mieux.

Quant à ses problèmes de lecture, il se rattrapait grâce au Tour de France en lisant les pages sportives du journal, en nous expliquant les étapes du jour et en nous décrivant le profil des différents coureurs. Ainsi, petit à petit, grâce à sa passion du cyclisme, il apprit à lire et s'ouvrit ainsi de nouveaux horizons...

Je n’oublierai jamais ce jour où, occupé à couper de l’herbe pour nos lapins, Albert arriva en courant vers moi et me cria :

Joseph… Un jour je participerai au tour de France… C’est sûr, je le ferai !

Je levais la tête, regardai Albert en souriant et lui dit :

- Eh bien, maintenant tu as ton vélo et un jour je lirai peut-être dans le journal que tu as gagné une étape et pourquoi pas, le Tour de France !

 

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Je vis son grand sourire éclairer à nouveau son visage et je compris que l’espace d’un instant, un bonheur immense l’habitait… Nous retournâmes couper de l’herbe et ce jour-là je ne pus m’empêcher de lui demander de quoi sa maman, apparemment en bonne santé, était si soudainement décédée.

Il me regarda, cette fois le visage grave, et me dit :

Joseph, tu es mon ami… Et je ne me suis jamais confié à personne. Ma mère était la seule personne qui s’occupait de moi et lorsqu’elle est décédée, c’est une partie de moi qui a disparue… Je n’ai jamais su de quoi elle est morte mais je sais qu’un jour je serais à nouveau près d’elle et qu’elle m’aimera et me protégera comme avant…

Des larmes emplirent mes yeux et je me sentis soudain tout petit en repensant à cette époque où nous nous moquions de lui uniquement parce qu'il n’était pas comme nous.

Je pensais à la peine et aux angoisses qu’il avait dû endurer dans ces moments-là et je remplis silencieusement le sac avec l’herbe sans dire un mot, me promettant que jamais plus je ne me moquerai de quelqu’un dont le comportement ne correspondait pas à ce que nous appelions la ‘normalité’…  

Je crois que c’était en 1955 que le père d’Albert fut gravement blessé pendant son travail au parc à bois et fut mis en invalidité définitive.

Quelques mois plus tard, toute la famille M… quitta les baraques de la Ferme de Schoeneck pour aller vivre en Alsace près de Saverne et je n’entendis plus jamais parler de lui.

Dieu seul sait ce qu’il est devenu, mais ce qui est sûr c’est qu’il n’a jamais gagné ni le Tour de France ni même une étape, mais quand il est parti, je sais que moi, j’ai perdu un ami véritable et sincère...

 

 (1) C’est l’endroit de stockage sur le carreau des bois nécessaires au travail de la mine.

 

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17/10/2019
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