NOSTALGIA, le blog qui fait oublier les tracas...

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Oncle Joe raconte : Le cochon des Morico

Durant les premières années, à la cité de baraques de la ferme de Schoeneck, la vie était difficile pour tous. Non seulement pour les pères de familles qui travaillaient dur dans les mines de charbon, mais également pour les mamans qui avaient la charge des affaires courantes de la maison. En ce temps là, on ne parlait pas encore d'électroménager et le travail quotidien des mères de familles se faisait encore à la main. Ainsi, de l'aube, jusque tard dans la nuit, elles étaient affairées à régler les nombreux soucis familiaux et à entretenir la maisonnée pour la garder propre et accueillante.
Une des principales préoccupations de toute mère de famille était de faire en sorte qu'il y eut tous les jours quelque chose à manger dans l'assiette des enfants et du mari. Pour pouvoir offrir une nourriture de qualité au moindre prix à leur famille, la plupart des habitants élevaient des poules, des lapins, des oies et certains avaient même une vache. Mais dans ce récit, nous parlerons plutôt d'un cochon, le fameux cochon de la famille Morico…
Tous les ans, vers le printemps, quelques paysans s'arrêtaient avec leur camionnette aux rond-points, sur la rue principale pour vendre leur production de porcelets aux habitants de la cité. Beaucoup de familles profitaient de cette opportunité et c'est ainsi, par une belle journée de printemps, que Monsieur Giovanni Morico, ouvrier mineur d'origine sicilienne, décida à son tour d'investir la modique somme de 3000 francs de l'époque dans l'achat d'un porcelet en parfait état de marche. L'investissement promettait d'être rentable, car cet argent, fruit d'une longue épargne, devait se transformer en quelques mois en une montagne de saucisses, jambon et autres côtelettes destinées à améliorer de façon substantielle les modestes repas quotidiens. 
N'ayant pas d'endroit spécialement prévu pour accueillir le bébé cochon, les Morico décidèrent d'un commun accord de le mettre dans le cagibi, ce petit réduit situé entre les deux entrées de chaque baraque. Dans la foulée, ils baptisèrent du nom de 'Gina', ce nouvel animal domestique qui fit pendant quelques semaines la joie de la famille et des voisins tant il était affectueux et joueur. L'animal passait ses journées à gambader entre le cagibi et le logement en poussant de petits cris de joie, signes évidents de son bien-être au sein de sa famille d'adoption...  
Hélas, l'inconvénient avec les bébés cochons, surtout lorsqu'ils sont bien nourris, c'est qu'ils grandissent vite. Au fil des semaines, Gina grandissait en poids et en taille et se transformait petit à petit en un immense cochon gras, vorace et envahissant. 
Une solution rapide s'imposait et c'est sur le chemin de l'école qu'Horace, le fils aîné des Morico, en fit part à ses amis. 
Madame Morico, lassée des dégâts occasionnés par l'animal dans l'appartement, avait décrété sans ambiguïté qu'il était plus que temps pour Gina de quitter la maison et qu'il devenait urgent de lui construire une espèce de cabane au fond du jardin dans lequel l'animal pourrait s'épanouir à son aise. En entendant cela, les yeux des copains d'Horace s'illuminèrent… Construire un cabanon  ne leur posait pas de problèmes insurmontables et c'est Auguste Calamia qui décréta que cela entrait parfaitement dans le cadre de leur compétence car la plupart d'entre eux avaient aidé un jour ou l'autre leurs parents à ériger ce type de construction dans leur jardin…
- De toute façon, on n'a rien à perdre ! On sacrifiera  deux ou trois jeudis durant lesquels on ne jouera pas aux billes ou aux cow-boys et aux indiens dans la forêt, résuma-t-il...   
Les arguments étaient sans appel et c'est ainsi que Horace, Georges Calamia, Alex Falewich, Paul Lay, Helmut Minke, Auguste Calamia, Joseph Roos et Joe Surowicki, unis pour le pire et le meilleur, se lancèrent dans la construction de la cabane dans laquelle Gina allait passer le reste de sa brève vie. La première phase de l'opération consistait à réunir les différents matériaux nécessaires à la réalisation de leur projet. La bande de copain prit le chemin du puits Simon afin d'y récupérer de vieilles caisses en bois dans lesquelles les HBL stockaient l'explosif servant à creuser les galeries. Cela ne leur posait pas de problème particulier, car le père d'un de leurs camarades d'école était portier au puits Simon et ce dernier les laissa récupérer tellement de caisses usagées qu'ils durent faire trois voyages en charrette à bras pour ramener le tout dans le jardin des Morico.
Il ne restait maintenant plus qu'à trouver quelques poteaux, des clous, et à démonter les caisses pour les transformer en planches, matériau de base du futur chef-d'œuvre architectural. Les gamins passèrent deux jeudis et une bonne partie du week-end à clouer et à scier et la cabane qui faisait leur fierté prenait lentement forme dans le jardin du père Morico. Toutefois, les avis divergeaient quant à l'esthétique de la construction. Si quelques mauvaises langues  prétendaient que l'ensemble n'était qu'un hétéroclite et informe tas de planches qui dénaturait l'environnement, les concepteurs rétorquaient que ces derniers n'y connaissaient rien et que c'était la plus belle cabane jamais construite de mémoire d'homme. 
En guise de finition, et pour couper court à toute polémique, Morico père badigeonna l'ensemble avec une épaisse couche de peinture verte, faisant en sorte que l'édifice se confondit harmonieusement dans le décor de légumes et autres cucurbitacées qui poussaient dans le potager.  
Le décor était planté, et nous voici enfin au cœur du récit. Après avoir engraissé pendant des mois, l'heure était venue pour Gina de subir le triste sort réservé à tous les cochons dignes de ce nom : être transformé en saucisses et en jambons et pour ce faire, Gina était condamné à passer  sous le couteau aiguisé du boucher…
Comme à l'accoutumée, c'est sur le chemin de l'école qu'Horace informa ses amis de la suite des opérations. Madame Morico avait prié son rejeton de faire le nécessaire auprès du boucher Bach de Stiring-Wendel pour que ce dernier vienne rapidement à la maison pour remplir sa basse besogne. Cette fois ci, ce fut Paul Lay qui prit les devant : 
- Horace, dit-il, pourquoi tes parents payeraient-ils 3000 francs au boucher et pourquoi lui donneraient-ils en plus une partie de la viande ? Si nous tuons Gina nous-mêmes, ton père économisera l'argent et pourra en plus garder toute la viande ! Regardes, nous avons réussi à construire l'abri dans le jardin, et ça, c'est certainement plus difficile que de tuer un simple cochon non ? Nous avons tous plus ou moins aidé nos parents lors d'un abattage et nous en avons tiré des enseignements non ?  
Lorsque Horace fit part à son père de cette initiative, Giovanni Morico se gratta la tête, réfléchit pendant un moment et trouvant tous comptes faits l'idée excellente, il donna son aval pour la mise à mort. Les derniers jours de Gina étaient comptés.
Horace et Georgio Morico, Paul Lay, Alex Falewich, Auguste Calamia, Joe Surowicki et Helmuth Krieger composaient la fine équipe d'experts bouchers en herbe présents au matin de ce fameux jour. Ils furent rejoint un peu plus tard par les frères Joseph et Helmuth Minke qui voulaient également donner un coup de main lors de cet événement. Consigne avait été donnée pour que chacun des protagonistes apportât un objet utile à la mise à mort de la bête.
Alex se chargea des cordes et des chaînes, Paul était venu avec des seaux et des cordes, Auguste avait trouvé un énorme marteau de forgeron, Joe une échelle en bois et quelques chaînes et Horace, l'outil le plus important, à savoir, le couteau. En fait, il s'agissait d'un vulgaire couteau de cuisine qui servait habituellement à couper le pain que Madame Morico cuisait mais de l'avis général, il devait faire l'affaire. Anna, la sœur d'Horace et sa mère étaient également présents et assistaient en témoins silencieux aux derniers instants de Gina depuis la fenêtre arrière de la baraque…
Le plan que l'équipe avait échafaudé était simple. Il fallait  d'abord faire sortir Gina de la cabane, l'attacher avec les cordes, l'assommer avec le marteau de forgeron puis lui enfoncer le couteau dans le cœur pour mettre fin à ses jours. L'opération en elle-même était d'une banalité affligeante. Ils avaient assisté plus d'une fois à l'abattage d'un cochon, mais uniquement en tant que spectateurs. Cette fois, l'opération avait été plus facile à imaginer qu'à mettre en œuvre. En effet, Gina avait ce jour là d'autres projets en tête que de se plier aux exigences de ses assassins et il leur fallut nettement plus de temps que prévu rien que pour faire sortir l'animal du cabanon. Ce n'est qu'après une lutte interminable qu'ils réussirent à pousser l'animal hors de la cabane et à l'attacher, non sans mal, avec une des cordes par une de ses pattes arrières à un des poteaux de la barrière du jardin. Ils étaient enfin prêts à passer à la phase finale de l'opération de mise à mort… 
Pendant quelques instants, les experts bouchers se dévisagèrent les uns les autres, regardèrent en direction de Gina qui hurlait et se démenait de plus belle puis jetèrent un regard  interrogateur vers le père Morico qui commençait manifestement à perdre patience… Alex serrait fort dans ses mains le marteau, Horace était crispé sur son couteau, Paul et Auguste tenaient d'une main tremblante les seaux destinés à recueillir le sang, et Joe et Georgio tenaient, pensifs, le bout libre de la corde. Pendant une fraction de seconde il y eut comme un flottement dans l'air… Se sentaient-ils vraiment capables de tuer Gina ?
Alex repris brusquement le cours de l'opération et cria tout en assénant un violent coup de marteau sur la tête de l'animal :
- Merde Horace, es-tu prêt avec ton couteau ?
Sous le choc, Gina s'était écroulé et, comme dans un film projeté au ralenti. Horace lui sauta dessus et planta d'un geste large le couteau dans ce qu'il croyait être le cœur… La situation était confuse et on vit couler un peu de sang, mais, réveillé par la douleur, le cochon se redressa soudain, projetant Horace à terre, son demi-couteau à la main. L'autre moitié de la lame était restée plantée dans le cou de l'animal et ce dernier se mit à hurler avec une telle intensité que Joe et Georgio, saisis d'effroi, lâchèrent la corde et prirent leurs jambes à leur cou pour s'enfuir à l'autre bout du jardin… Le cochon continuait à se débattre comme une furie et fit tant et si bien qu'il réussit à arracher le poteau auquel il était attaché et commença à dévaster le jardin du père Morico, piétinant tour à tour les plants de tomates et les plus beaux massifs de fleurs du jardin…
- Aiuto… Mes tomates ! Mes fleurs ! Rattrapez-le, bande d'abrutis !  Remettez-le dans la cabane ! Mon jardin … Foutez-moi le camp tas d'imbéciles !
Monsieur Morico était au bord de l'apoplexie. Il continuait à hurler en Italien à l'attention des gamins qui maintenant courraient à leur tour derrière l'animal pour essayer de l'attraper, piétinant ainsi les derniers légumes du potager. Ils réussirent, non sans mal, à le rattraper et à l'enfermer à nouveau dans la cabane verte. La blessure qu'Horace avait causé à l'animal était superficielle et Madame Morico soigna l'animal en lui entourant le cou avec une vieille serviette pour arrêter l'hémorragie et n'adressa plus la parole à personne pendant quinze jours. L'animal se remis d'ailleurs plus vite de l'aventure que le père Morico et connut une fin honorable trois semaines plus tard sous le couteau expert du boucher Stiringeois. 
Voilà, c'était fini. Non seulement Giovanni Morico n'avait pas réussi à économiser l'argent du boucher et avait dû partager avec ce dernier la viande, mais avait également perdu toutes ses fleurs et la production de légumes de son potager. Ne soyez donc pas étonnés d'apprendre qu'après cette aventure, il n'a plus jamais fait appel aux amis de son fils pour tuer, ne serait-ce qu'un lapin ou un vulgaire poulet !
 
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13/11/2016
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