NOSTALGIA, le blog qui fait oublier les tracas...

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Clement Keller : Uta

La salle de classe de l'école primaire du village était tellement silencieuse que l'on entendait réellement deux ou trois mouches voler en tourbillonnant autour des pupitres en chêne patinés et luisants. Dans ce silence quasi-religieux, les petites élèves du cours élémentaire de la classe de filles que dirigeait Madame Pasquier écrivaient une longue dictée dans leurs cahiers de composition. Madame l'institutrice était une femme de caractère qui faisait marcher son petit monde à la baguette. Elle ne tolérait aucun manquement à la discipline et appliquait le règlement dans toute sa rigueur.

Si une de ses élèves se voyait infliger une punition, c'était tout simplement parce qu'elle l'avait mérité. Institutrice depuis plus de vingt ans, elle était également une personne très ordonnée.

Sur son immense bureau étaient alignés en ordre parfait, sa pile de livre, le gros encrier rouge pour les corrections ainsi qu'une boite de craies multicolores. Elle possédait également une longue règle en bois avec laquelle elle faisait suivre à ses élèves les phrases écrites sur le tableau noir ou le nom des régions sur la grande carte de France en couleur.

On était mercredi après-midi, il était trois heures et cet exercice de français serait le dernier de la journée. Tout en surveillant sa basse-cour du coin de l'œil, elle dictait d'une voix claire mais ferme un texte aux pluriels compliqués qu'elle avait spécialement choisi pour la circonstance. 
- Les chevaux galopaient dans les champs... galopaient dans les champs... et des oiseaux... des oiseaux... volaient dans le ciel bleu...

Le ciel était effectivement bleu, se dit la petite Uta en regardant par la fenêtre qui donnait sur la cour. C'était l'été et il faisait une chaleur étouffante. Comme les autres élèves, elle attendait avec une impatience mal contenue la fin de cette longue journée pour pouvoir enfin retrouver sa famille. 
Uta était une de ces nombreuses gamines qui descendaient tous les jours par la route de la "Ferme", puis traversaient la forêt de pins et de hêtres pour se rendre à l'école du village.

Comme elle habitait dans les derniers baraquements, situés aux confins de la cité, il lui fallait une bonne vingtaine de minutes pour couvrir les deux kilomètres qui la séparait de la cour grillagée de l'école. En été, quand il faisait lourd et chaud comme aujourd'hui, elle s'arrêtait toujours sur le chemin du retour et s'asseyait à l'ombre d'un hêtre ou d'un sapin pour faire ses devoirs du lendemain...
- Le ciel bleu... 
Uta ! Tu seras toujours la même ! Encore en train de rêver… Il n'est pas encore quatre heures et j'aimerai que tu te concentres un peu plus sur ta dictée au lieu de regarder les vacances prochaines à travers la fenêtre !

Pauvre Uta... Ah, si Madame Pasquier savait avec quelle impatience elle les attendait ces vacances... Ce n'était pas que l'école lui déplaisait, non, bien au contraire. Elle aimait apprendre et était assez bonne élève, mais il y avait tout le temps ce besoin de liberté qui la tenaillait. La fillette éprise de liberté se sentait étouffer au propre comme  au  figuré dans cette salle de classe studieuse et trop disciplinée.

Dans ses pensées, Uta n'était déjà plus en classe. Elle marchait à coté de papa et maman sur l'étroit sentier qui menait vers la petite clairière ombragée dans laquelle ils allaient souvent pique-niquer.

La famille au grand complet partait tôt le matin emportant une vieille couverture à carreaux et un immense sac en toile dans lequel étaient emballés une montagne de casse-croûtes et deux grandes bouteilles d'eau fraîche parfumée au sirop de framboise.

Le sirop de framboise était une de ces spécialités que réussissait si bien sa mère. L'odeur des fruits mûrs embaumait toute la maison quand l'épais liquide sucré bouillonnait dans la bassine en cuivre posée sur la plaque de cuisson en fonte de la cuisinière à charbon... 
Uta continuait machinalement à écrire sous la dictée mais elle se léchait maintenant les babines de gourmandise et ses narines frémissaient comme si elle sentait l'odeur des framboises... Son papa, lui, était un véritable musicien et n'oubliait jamais d'empocher son petit harmonica lorsqu'ils partait en forêt. L'instrument était minuscule mais il savait merveilleusement en jouer et n'avait pas son pareil pour en tirer, suivant son humeur du moment, des mélodies, tristes, nostalgiques, gaies ou entraînantes. 
- Waldeslu...ust... Waldeslu...ust...

Elle entendait les notes aigrelettes de l'instrument résonner au fond des bois et se confondre avec le gazouillis des oiseaux. Elle se voyait, allongée sur le dos, le visage baigné de chauds rayons du soleil, suivre du regard le cortège sans fin des nuages blancs et cotonneux qui formaient des figures fantastiques dans le ciel bleu.
- Uta ! Maintenant ça suffit ! Je t'ai prévenue... Puisque tu ne veux pas travailler comme tes camarades, tu resteras en retenue et tu rattraperas ainsi ce soir ce que tu n'as pas voulu faire cet-après-midi ! 
La gamine tourna lentement la tête et dévisagea  l'institutrice qui s'était approchée du banc qu'elle partageait avec deux de ses camarades. Il lui fallût quelques secondes pour recouvrer ses esprits et se rendre compte que Madame Pasquier  venait de lui infliger une sévère punition.

Uta ressentait un profond sentiment d'injustice et de révolte et trempa rageusement sa plume sergent-major dans l'encrier.

Pourquoi la vie était-elle si compliquée ? Qu'avait-elle fait de mal en pensant aux journées agréables qu'elle allait passer avec ses parents qu'elle adorait ? N'avait-elle pas le droit de disposer de ses rêves comme bon lui semblait ? Pourquoi le monde rigoureux des adultes démolissait-il toujours tout le bonheur de l'enfance ?

Dans sa tête, des idées confuses se bousculaient et elle sentit soudain des larmes couler le long de ses joues… Elle était pourtant heureuse maintenant qu'elle habitait dans cette cité de baraques, et, malgré la pauvreté et le dénuement dans lequel vivait toute la famille, elle n'aurait pour rien au monde échangé ce bonheur avec quelqu'un d'autre.

Elle se souvenait de leur arrivée dans la cité il y a deux ans. Quand ils avaient emménagé, ses parents ne possédaient strictement rien. Les premiers meubles de cuisine en tôle laquée leur avaient été fournis par la mine, puis papa avait construit de ses mains une jolie petite armoire en planches de bois qu'il avait entièrement peinte au brou de noix puis vernie au pinceau. Elle se souvenait très bien de l'odeur persistante de diluant qui avaient imprégné les pièces de la maison pendant des journées entières et des réflexions que faisait en souriant sa maman quand elle ouvrait en grand les fenêtres pour aérer l'appartement... 
Les voisins avaient également aidé la famille. Chacun donnait de bon coeur ce qu'il pouvait. Les uns leur apportaient de la nourriture et de la vaisselle, les autres des draps et des couvertures. Malgré son jeune âge, elle avait compris ce que signifiait la pauvreté mais elle se rendait également compte qu'une incroyable chaîne de solidarité et de partage s'était mise en place entre les habitants de la cité et les nouveaux arrivants.

Les premières semaines furent très difficiles pour toute la famille. Après quelques mois, grâce aux économies réalisées sur les premiers salaires du père, la maisonnette nue et vide qu'elle avait connu au départ était de mieux en mieux équipée. Elle se transformait même petit à petit en un chalet confortable et agréable à vivre. C'est dans ce décor magique qu'Uta connut les moments les plus intenses en émotions de sa jeune vie.

La famille vivait heureuse et la gamine s'épanouissait telle une fleur sauvage. Bercée entre l'affection de ses parents, les jardins en fleurs et la forêt environnante, elle vivait avec intensité ce bonheur insouciant  dans un décor semblable à celui d'un conte de fées… Comment aurait-elle pu se douter que quelques longues années plus tard, quand elle vivrait dans le béton anonyme d'une cité, que les souvenirs de cette jeunesse insouciante l'aideraient à surmonter ses peines et ses épreuves ?

Elle essuya d'un revers de main les deux grosses larmes qui coulaient le long de ses joues puis regarda la maîtresse en souriant. Dans le fond, une heure de retenue, ça passe tellement vite quand on a toute la vie devant soi... 
Uta Klein trempa son porte-plume en bois dans l'encrier, se pencha à nouveau sur son cahier de composition et se dépêcha d'écrire la dernière phrase de la dictée de Madame Pasquier…

- Des oiseaux volaient dans le  ciel bleu..

  

 
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13/11/2016
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