NOSTALGIA, le blog qui fait oublier les tracas...

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Clément Keller : Spoutnik Pajalousta ! (*)

Le 4 octobre 1957, j’avais alors neuf ans, l’URSS lança le premier satellite artificiel Spoutnik1. Lancé par une fusée de type R7, ce satellite conçu par l’ingénieur Sergueï Korolev, ouvrit l’ère spatiale et toutes les radios de l’époque retransmettaient à longueur de journée les fameux Bip Bip émis par cette sphère de 58 cm tournant autour de la terre à une altitude variant de 200 à 900 km…

Chacun était conditionné par cette aventure et on ne parlait plus que de Spoutnik, ce qui en russe signifiait ‘Compagnon’. La publicité s’empara bien sûr du phénomène, des bandes dessinées du même nom furent lancées, on trouva des badges Spoutnik, des pièces de monnaie furent frappées à son effigie, des appareils photos et même des ventilateurs devinrent soudain Spoutnik…

Bref nous étions immergés dans du Spoutnik à longueur de journées…

Un autre pays que la Russie nous faisait également rêver. Nous rêvions de Cadillac, de Dollars de Cow-Boys et de vastes étendues sauvages… Nous rêvions tout simplement d’Amérique !

Notre condition sociale nous interdisait bien évidemment les Cadillacs, les Dollars et les voyages vers les vastes étendues sauvages, mais un de ces rêves américains semblait à la portée de nos bourses ou plutôt de celle de nos parents. Pour ressembler à un ‘Teenager’ de l’époque, il était nécessaire de porter un Bluejean. Le Lévi’s étant hors de prix, il fallait se rabattre sur un produit un peu plus local mais accessible : la copie française du pantalon de cow-boy vendu dans tous les magasins de vêtements de la région.

A Schoeneck, les anciens s’en souviennent, coincé entre le boulanger ‘Knutscher’ et la quincaillerie  ‘Grayling Max’ il y avait une mercerie à l’enseigne ‘Phildar’ tenue, si mes souvenirs sont exacts, par une Madame Koenig. Nos parents y achetaient la laine pour tricoter nos chaussettes, les pulls ‘camionneurs’ avec fermeture éclair, les pantalons en Tergal, les casquettes fourrées que nous mettions en hiver et, depuis peu, quelques Blue-Jeans, ressemblant plus à des pantalons de travail qu’à des ‘Lévis’, décoraient la petite vitrine du magasin…

La plupart de mes amis avaient succombé à cette nouvelle mode et s’affichaient fièrement, vêtus de leur imitations de Jean’s, lesquels, contrairement à l’original, possédaient une poche permettant l’insertion d’un mètre pliant.

Pour être complètement ‘dans le vent’, le nec plus ultra de la mode dans ces années là, consistait également à rabattre le bas du Jean’s vers le haut afin d’avoir le véritable ‘look’ américain. On était loin de l’original mais, un ‘tiens’ valant mieux que deux ‘tu l’auras’, le choix était vite fait.

Les lancements de Spoutnik se suivirent à une cadence d’enfer. On en était déjà à Spoutnik 5, lancé le 19 août 1960, et qui transportait deux chiens, Belka et Strelka, quarante souris, deux rats et plusieurs espèces de plantes qui furent tous récupérés sains et saufs le jour suivant. Les radios et les journaux continuaient à médiatiser ces événement et la musique s’en empara avec le groupe des Spotniks, une bande de suédois armés de guitares électriques et d’une batterie qui firent les beaux jours des radios en interprétant ‘Ghost riders in the sky’ ou l’adaptation de la chanson russe ‘Plaine ma plaine’ sous le titre ‘Rocket Man’… Bref ça Spoutnikait dans tous les coins et moi j’avais 12 ans et toujours pas de Blue-Jean en vue…

La vitrine de la petite mercerie se remplissait au fil des années de vêtements de plus en plus modernes et c’est non sans mal que je réussis, par un beau jeudi matin, jour où nous n’avions pas école, à convaincre ma mère d’aller avec moi pour m’acheter enfin ce Blue-Jean tant convoité…

Dans la petite mercerie, il faisait toujours sombre car les petites vitrines encombrées ne laissaient passer que peu de lumière. A l’époque, les gens du village ne parlaient entre eux qu’en francique, le patois local, et seuls les enfants maîtrisaient plus ou moins le français. Le dialogue dans le magasin s’engagea donc dans cette langue que je traduirais au fur et à mesure pour les quelques lecteurs du reste du monde pas le Schoeneckois…

Après les salutations d’usage et les politesses habituelles, la mercière entra dans le vif du sujet.

- Ei bonchoua Madame Kella, was déaffs donn sinn ? Mit was konn ich aich donn helffe ?

(Bonjour Madame Keller, que désirez vous ? En quoi puis-je vous aider ?)

C’est à ce moment là que maman, conditionnée par les nombreuses émissions et lectures parlant des satellites confondit le mot Bluejean et le mot Spoutnik…

Il faut dire pour sa défense, que dans notre parler local, on prononçait Schpoutnik en parlant du satellite et Bloudschin en parlant du pantalon. La confusion était possible mais la mercière regarda maman avec des yeux de la taille d’une soucoupe et balbutia, gênée quelques phrases d’incompréhension…

- Ei Madame Kella, so ebbes honn mir awa nitt… Ei Wie sieht donn so E ding aygentlich aus ? 

(Mais Madame Keller, c’est un article que nous n’avons pas… Mais ça ressemble à quoi ce truc ?)

- Ei das iss doch so E moderni Buchs fa die Junge…

(C’est un de ces pantalons modernes pour les jeunes…)

Je jugeais que le moment d’intervenir était venu car le regard de la mercière devenait de plus en plus perplexe… Je lui expliquais que maman voulait dire un  ‘BlueJean’ mais qu’elle avait confondu avec le mot ’Spoutnik’… Aussitôt le visage de la commerçante s’éclaira et d’un regard professionnel, elle jugea ma taille et se dirigea vers la pile de ‘Jeans’ posée sur une étagère, en saisit un et le tendit à ma mère en disant que si la taille n’allait pas elle pourrait toujours l’échanger… Maman paya le pantalon (3990 francs de l’époque !) le fourra dans son sac et quitta le magasin en me disant que dans cette histoire elle avait au moins appris une chose : Un Schpoutnik n’est pas un Bloudschinn est un Bloudschinn ne sera jamais un Schpoutnik …

Il ne fût pas nécessaire de ramener le pantalon pour échange, l’œil exercé de la mercière avait vu juste. C’était la bonne taille et en plus il restait une bonne quinzaine de centimètres d’ourlet à rabattre vers le haut… Fort heureusement le ridicule ne tuait pas, sinon j’aurai peut-être été foudroyé sur place !



(*) Un Spoutnik s'il vous plaît...

 

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 Lire les autres récits de Clément Keller :

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Balade dans la cité

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De la Ferme à la mine

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 Le voleur de charbon

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Bière qui coule n’amasse pas mousse

Schoeneck, le beau coin (1) - (2) - (3) - (4) Nouveau !

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13/11/2016
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