NOSTALGIA, le blog qui fait oublier les tracas...

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Clément Keller : Maurice

Il s'appelait Maurice et, parallèlement à son activité principale de chômeur professionnel, s'était forgé une solide réputation de réparateur de mobylette car il possédait une paire de pinces et un jeu de tournevis récupérés par un copain travaillant à la mine.

Maurice exerçait son art coupable dans le cagibi de sa baraque aménagé pour la circonstance en atelier d'intervention mécanique. 

Parmi les ados les plus fortunés de la cité de la Ferme, certains possédaient une mobylette ou un vélomoteur susceptible à tout moment de tomber en panne, et Maurice avait rapidement flairé le 'Business' ainsi que les éventuelles retombées pécuniaires que cette activité lucrative et bien évidemment non déclarée à l'administration fiscale pouvait lui  rapporter. 
Comme il ne faisait rien de particulier de ses journées il décida donc de se convertir en spécialiste de la réparation de tous types de deux-roues motorisés de la cité. Le démarrage de sa nouvelle activité ne fût pas trop difficile, mais comme il manquait la matière première nécessaire à ses premières réparations, il se vît dans l'obligation de changer un maximum de pièces, soi-disant défectueuses, qu'il redonnait rarement aux clients et qu'il gardait précieusement afin de se constituer de façon économique un stock de départ.
La combine qu'il avait mise au point consistait à changer systématiquement les bobines d'allumage et les bougies de nos mobylettes et ce, quel que soit le problème mécanique empêchant nos fougueux destriers de démarrer ou de rouler normalement.

Cette intervention banale lui rapportait environ soixante francs, montant qu'il annonçait non sans oublier de préciser qu'il nous faisait un prix d'ami, car la même réparation effectuée chez un concessionnaire aurait certainement coûté le double, voire le triple, parce que chacun savait que les réparateurs de mobylettes étaient des escrocs...
Sa deuxième spécialité était le 'déplombage' des moteurs, opération qui devait permettre à nos vélomoteurs d'atteindre des vitesses qu'il qualifiait sans hésiter de supersoniques : 
Do Geschdde ab wie E dissejäscher ! (Tu démarreras comme un avion à réaction !)...
Mon ami René lui avait donc confié sa superbe  Motobécane en le priant de bien vouloir la débrider afin de pouvoir faire la course avec ses potes dont l'un, Kono, possédait à l'époque une splendide   Kreidler Florett.

Maurice se chargea rapidement de l'affaire et poussa la mobylette dans son cagibi afin de travailler dans le plus grand secret à la modification de la machine.
- Tu viendras la reprendre demain, y faut que j'démonte complètement le moteur, mais après, elle marchera  comme  un  avion  à  réaction ! 
Mon copain revint le lendemain pour récupérer son avion, lequel extérieurement, n'avait pas changé si ce n'est la fameuse bobine de compétition flambant neuve qui brillait sous le réservoir. 
- J'l'ai entièrement déplombée, elle doit bien faire du quatre-vingts à l'heure, et j'te demande  que 150 balles  pour le boulot…  Normalement il y en avait pour 200 balles,  mais j'te fais un prix d'ami ! 
Ravi d'avoir fait une excellente affaire, René paya sans discuter et enfourcha sa machine avec cette désinvolture du vieux motard habitué à participer  tous  les  ans au Bol d'or.

Il eût un peu de mal à démarrer, mais Maurice le rassura en lui expliquant que c'était dû au fait que le moteur nécessitait encore une espèce de rodage et que ça irait mieux d'ici quelques jours.
Cela n'allait pas mieux après quelques jours, bien au contraire, et ce fût à pied, poussant sa machine que mon pote rendit une nouvelle visite à l'illustre professeur Maurice. Ce dernier, tranquillement assis sur les marches de l'escalier, une canette de 75 centilitres de bière Becker à la main, le regard légèrement absent, le vît venir de loin et préparait déjà une riposte aux éventuelles réclamations de son futur ex-client.

Lorsque René lui expliqua que sa mobylette consommait environ 35 litres d'essence aux 100 kilomètres, et que l'épais panache de fumée noire sortant du pot d'échappement n'était certainement pas normal, Maurice, sans se laisser déstabiliser répondit simplement :
- J't'avais dit qu'il fallait faire un rodage… Maintenant que t'as forcé  sur la geiss (exagéré),  le moulin  est fichu; mais t'as de la chance, je peux te trouver un moteur occase en bon état pour 200 Balles  !
- Mais j'avais déjà du mal à démarrer quand je l'ai reprise l'autre jour, elle fonctionnait pas comme il  faut !
- T'as quand même roulé avec pendant trois jours, j'voyais partout la fumée dans la cité, et j'me disais encore hier que si tu continues à rouler à cette vitesse pendant le rodage, tu vas casser ton moulin, et  tu vois, j'avais raison  !
L'argumentaire de Maurice avait porté. Il avait réussi de main de maître à culpabiliser mon pote qui commençait à se sentir totalement responsable de ce qui lui arrivait. Mais comme il n'avait pas l'argent nécessaire à l'achat d'un autre moteur, il s'excusa gêné et reprit le chemin de sa baraque, l'air abattu, poussant doucement sa mobylette qu'il savait maintenant définitivement hors d'usage.

Il ne leva même pas la tête lorsque son pote Kono passa devant lui en trombe, klaxonnant trois fois sur sa Florett flambant neuve. René était vacciné, il ne voulait plus entendre parler de mobylettes pendant un moment... 
Maurice quand à lui, se leva lentement en sifflotant, entra en titubant dans son cagibi chercher une autre canette de bière, regagna sa place sur les marches de l'escalier, bût une longue gorgée, rota bruyamment, s'essuya la bouche du revers de la main et attendît tranquillement le prochain  pigeon. La chasse était ouverte, Maurice était prêt.

 

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Lire les autres récits de Clément Keller :

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De la Ferme à la mine

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Bière qui coule n’amasse pas mousse

Schoeneck, le beau coin (1) - (2) - (3) - (4) Nouveau !

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13/11/2016
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