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Clément Keller : Le retour de la mine

Le poste du matin ne fût ni pire ni meilleur que les autres. Le porion passait son temps à gueuler et les ouvriers à trimer. La matinée se déroula sans incident majeur si ce n'est une légère blessure à la main que s'était faite un des Polonais travaillant dans l'équipe.

Ce dernier avait enlevé pendant quelques instants ses gants de protection et c'est évidemment à ce moment là que le bloc de rocher qu'il était en train de pousser avait reculé et lui avait écrasé le pouce. Heureusement ce n'était pas bien grave; rien de plus qu'un de ces accidents banals comme il en arrivait tous les jours quand on ne respectait pas les consignes de sécurité et qu'il fallait se dépêcher. Le porion, appelé sur place par les collègues du blessé, daigna quand-même jeter un rapide coup d'œil sur le pouce meurtri. Quand il vit que la blessure était légère, il commença par engueuler copieusement l'ouvrier imprudent puis lui donna l'ordre de remettre ses gants et de reprendre le travail. On n'allait quand même pas le faire remonter au jour pour si peu, ça  déstabiliserait son équipe et freinerait  la production !
Le temps avait passé relativement vite. Il était bientôt une heure et on arrivait à la fin du poste. 
Les équipes de relève venaient de débarquer et les ouvriers du poste du matin quittaient le front de taille pour regagner la galerie principale dans laquelle  les attendait le train du personnel qui allait les ramener vers la cage. 
Maintenant qu'il avait prit la décision de quitter les Houillères, Richard devenait encore plus impatient de remonter au jour. Il n'avait plus qu'une crainte, c'est d'être victime d'un accident grave pendant les dernières journées qui lui restaient à passer au fond de la mine...

La remontée semblait durer encore plus longtemps que d'habitude. Richard tendait les oreilles à chaque bruit inhabituel et c'est avec un véritable soulagement qu'il sentit la lourde cage s'arrêter.

Il écarta l'épais rideau qui le séparait encore de la liberté et quitta rapidement l'habitacle étroit.

Il regarda autour de lui et jeta un regard las sur le groupe de ses collègues de travail. A la fin du poste, lorsqu'ils remontaient au jour le visage noirci par une couche de crasse et de charbon, ils se ressemblaient tellement que toutes les différences physiques étaient gommées.

Que ce soit le blond Polonais ou son copain Algérien Ahmed, tous avaient la même apparence. Une armada de clônes qui semblaient être nés ici, au fond de ces galeries noires et poussiéreuses.  
Heureusement qu'il y a les douches, se dit-il en arrivant dans la grande pièce carrelée. A la maison avec mon seau d'eau et ma cuvette je n'arriverais jamais à enlever toute cette saleté...
Il s'engouffra dans la salle des pendus, refit machinalement les gestes du matin pour se dévêtir puis se faufila, nu comme un ver, sous la douche qui les aspergeait de gouttelettes chaudes et bienfaisantes. C'était le moment le plus agréable dans leur journée de travail. Les ouvriers prenaient un malin plaisir à se délasser sous le jet brûlant qui les purifiait. Ils se débarrassaient de toute cette saleté qui recouvraient leur épiderme et oubliaient pendant quelques instants leur fatigue quotidienne.

Quelques minutes plus tard, Richard, vêtu de ses vêtements propres, sa musette sur le dos, quittait la salle des pendus. Seules quelques traces noires récalcitrantes incrustées dans les cils et les sourcils témoignaient  de son passage récent au fond de la mine. Cela lui faisait comme un léger maquillage et creusait un peu plus ses traits tirés par la fatigue.

Il se dépêcha de partir à la rencontre des ses amis car il avait absolument besoin de se confier à eux.   Lorsqu'il fit part à Wolfgang, à Ahmed et à Henri de son intention de quitter les Houillères, ces derniers ne le prirent pas au sérieux et pensèrent que son coup d'éclat n'était qu'un caprice passager. Aucun d'eux ne pouvait s'imaginer quitter son emploi actuel pour aller travailler ailleurs qu'à la mine. Bien que dangereuse, elle leur assurait un revenu régulier, et il n'était pas question pour eux de perdre ces avantages en partant à l'aventure dans une quelconque entreprise privée. 
Dans le train, pendant le chemin du retour, la décision prise par leur copain Richard fût leur unique sujet de conversation. Ils discutèrent longuement des avantages et des inconvénients de leur dur métier, essayèrent même de convaincre Richard de rester mais ce dernier était décidé à ne plus se laisser influencer et défendit avec fermeté la position qu'il avait prise.

Quand le train s'arrêta à la "Halte", Richard sauta prestement sur le quai puis se retourna et regarda toute cette foule évoluant dans le bruit et les hurlements. Dans sa tête il leur fit un adieu silencieux.

Il savait que désormais leurs routes allaient se séparer, mais il ignorait encore dans quelle direction la vie l'entraînerait.  
Il avait neigé toute la matinée, et le chemin dans la forêt était recouvert d'une épaisse couche de neige. La nature scintillait de mille feux sous les tièdes rayons du soleil hivernal de ce début d'après-midi. La bande d'amis s'était engagée dans le petit chemin forestier qui les ramenait vers la cité et le repos. Mohamed chantait à nouveau d'une voix tonitruante son Claude François préféré et Wolfgang se disputait comme d'habitude avec son frère Henri.
L'après-midi, le chemin du retour était toujours plus gai. Il leur fallait nettement moins de temps pour rentrer chez eux que pour aller au travail. Là bas, à l'orée du bois de hêtres, ils distinguaient déjà les toits recouverts de neige des premiers baraquements. Des cheminées fumaient et les cris étouffés des enfants  faisant des glissades sur la rue principale résonnaient à leurs oreilles… 

 

 

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Lire les autres récits de Clément Keller :

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Schoeneck, le beau coin (1) - (2) - (3) - (4) Nouveau !

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13/11/2016
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