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Clément Keller : Il était une fois, Schoeneck

Schoeneck était un charmant petit village comme il en existait tant dans l'est mosellan et ceux qui étaient nés ici, à cheval sur la frontière franco-allemande, étaient  partagés depuis des générations entre deux cultures qui se côtoyaient au quotidien.

Chacun ici se sentait français à part entière, et, malgré l'accent germanique qui teintait les mots et les phrases, le lorrain adossé à l’Allemagne revendiquait avec force ses origines car il  avait connu plusieurs guerres et leur lot de désespoir et savait mieux que quiconque ce que représentait cette chère liberté qu'on lui avait si souvent confisqué.

S’il était parfois allemand dans son comportement, il l’était par accident, car ses origines se confondaient en ces deux cultures si proches et si éloignées à la fois. Presque chacune des familles de ce coin si loin de la France « profonde » avait un frère, un oncle ou un cousin qui habitait et vivait « là bas »...

Là bas, c'était juste après la frontière, à quelques mètres derrière leur jardin ou parfois même en face de leur maison, dans la même rue.

Dans le village, il restait à cette époque une dizaine de baraques, et l'une d'elles, celle de mes parents, se trouvait au bout de la rue qui menait vers la cité de la « Ferme de Schoeneck ». Elle fût construite quelques années après la guerre sur un lopin de terre mis à la disposition de ma famille par mon grand-père, et, par un étrange concours de circonstances, cette construction fût érigée à cheval sur la frontière. Depuis ce jour, nous avions le rare privilège d'habiter en France lorsque nous étions dans la cuisine, et en Allemagne lorsque nous allions nous coucher…

Le village s'était accommodé au fil des siècles de son appartenance à l'un ou à l'autre camp, et vivait au quotidien, pour les uns, à l'ombre du clocher de l'église et pour les autres, dans la poussière de charbon au fond de la mine.

La rue principale venant d’Allemagne serpentait entre les grises et massives maisons de pierres et débouchait d’un coté vers Stiring-Wendel, et de l’autre coté vers la ville de Forbach. Une deuxième ruelle parallèle menait également vers Forbach, mais elle traversait la cité de baraques de la Ferme, et ce chemin était rarement emprunté par les villageois…

Au centre du village, une église imposante se dressait dans toute la splendeur de son architecture moderne pour l’époque. Elle avait été reconstruite dans les années 60 en partie grâce à l'argent collecté lors de la vente de ferraille ramassée par le curé Freund et mon grand-père maternel Klassen Adolphe, son gardien du temple attitré, le « Suisse ».

Un peu plus haut, l’ancien bâtiment de mairie orné de son porte-drapeau en façade incarnait l'ordre laïque de la république dans toute sa rigueur administrative.

Toujours sur la rue principale, un peu plus loin vers le haut du village, en direction de l’endroit que les villageois appelaient le « Paradis », se dressait le majestueux bâtiment de l'école primaire de mon enfance.

Vers le bas, sur la rue principale, direction frontière, deux épiceries, deux boulangeries, un bureau de tabac, deux boucheries, un laitier, une mercerie, une quincaillerie et un coiffeur formaient le pôle commercial vers lequel convergeaient tous les jours les habitants. Ces boutiques, au cœur du village, étaient le lieu de rencontre quotidien et c'est dans ces échoppes ainsi que dans les nombreux cafés du village que les habitants discutaient, échangeaient des nouvelles ou des commérages et parfois même, philosophaient pour tenter de refaire le monde… 

Les magasins du village étaient à l'époque de petites échoppes dans lesquelles des commerçants avisés entassaient pêle-mêle tout un éventail de produits disparates mis à la disposition des apprentis-consommateurs des années soixante.

Les premiers barils de lessive commençaient à s'empiler à coté des traditionnels paquets de poudre à laver et les plaquettes de « Hollywood » à la menthe, à la fraise ou au réglisse détrônaient petit à petit l’antique bocal de chewing-gum gagnant à cinq centimes. Même dans le petit commerce, le monde commençait à changer et l'immense tonneau de hareng marinant dans leur saumure allait être lentement mais sûrement remplacé par les conserves pasteurisées aux couleurs chatoyantes géométriquement empilées sur les rayonnages des épiceries…

La crémière du village se débattait encore avec sa louche derrière les énormes récipients de lait et de crème, mais elle sentait déjà souffler le vent du changement. Dans quelques années, les clients, s'il en restait, ne viendraient plus dans son magasin avec leur récipient en fer blanc à la main. L'évolution était inéluctable et personne n’allait y échapper.

Une des deux boucheries du village avait joué la carte de la modernité, et proposait ses produits dans un local clair sous de belles vitrines aseptisées tandis que l'autre continuait à travailler de façon traditionnelle dans une immense pièce sombre dans laquelle les clients hésitaient avant de rentrer. Mais les deux commerces avaient chacun leur clientèle et tous semblaient satisfaits de leurs bouchers respectifs.

Il y avait également deux boulangeries dans le village, et là aussi, la clientèle potentielle se répartissait de façon équilibrée entre les deux enseignes.

En fait, tout était équilibré, et rien, ni dans les actes ni dans les paroles, ne débordait ni n'excédait les limites rigides du bien-pensant et du qu'on dira-t-on. Il fallait absolument que chaque chose reste à sa place et surtout, que l'église reste au centre du village...

Dans ce microcosme en perpétuelle effervescence, vivaient des hommes, des femmes et des enfants heureux et respectables auxquels on avait inculqué deux craintes. La première était celle de Dieu, qui était omniprésent, puis celle plus terrestre du porion ou de l’ingénieur lorsqu’ils étaient au travail au fond des puits de charbon qui foisonnaient dans cette région industrielle devenue riche après-guerre.

On leur avait appris dès leur plus jeune âge qu'ils devaient toujours vivre dans la crainte du châtiment suprême et travailler dur pour nourrir leur famille et gagner ainsi le respect de ceux qui les entouraient.

Dans l'ensemble, le système semblait bien fonctionner même si çà et là, quelques dérapages incontrôlés pouvaient faire penser que tout n'était pas encore parfaitement au point.

Les nombreux cafés du village étaient le lieu de rencontre privilégié de tous les poivrots civilisés. On y buvait, on y chantait et bien souvent les poivrots de la cité de baraques se mêlaient au concert des habitués du village, et la symphonie vocale qui en résultait était loin d'être triste. Entre gens du même penchant, on savait également se respecter.

Le lorrain, homme de la terre au teint clair et au regard froid, est parfois d'un abord difficile et nécessite de longs travaux d'approche, mais sa chaleur sait également devenir communicative lorsque la glace est rompue. Il devient alors un formidable allié et rien ne pourra détruire cette amitié forte et inconditionnelle qu'il reniera rarement.

Socialement, la majeure partie du village était composée d'autochtones travaillant à la mine et seuls quelques rares personnes n'étaient pas originaires du hameau. La plupart des familles habitaient le village depuis plusieurs générations et en faisaient partie au même titre que les champs, les arbres et les fleurs et revendiquaient leurs origines avec la constance et l'opiniâtreté de ceux qui sont sûrs de leur bon droit.

Personne ne songeait d'ailleurs à leur enlever le moindre de leurs privilèges, et, dans le fond, ils étaient ouverts à tout à condition que cela ne bouleverse pas trop leur vie tranquille et leurs petites habitudes…

 


 

 

Un petit diaporama pour mieux connaître le village de l'époque

 

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13/11/2016
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