NOSTALGIA, le blog qui fait oublier les tracas...

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Avoir 14 ans en 1939


En route vers la Charente : la famille Klassen

C’est en 1996, il y a 20 ans, que ma nièce Nathalie Kundolf, aujourd'hui professeur des écoles, a réalisé cet exposé dans le cadre d’un travail scolaire. Les témoignages consignés dans ce document sont ceux de ma mère, Rose Keller, née Klassen et de son frère Adolphe Klassen, tous deux décédés depuis quelques années. Au même titre que les témoignages de Cécile Faber, ces écrits laisseront une trace indélébile dans notre mémoire collective. 

Je vous souhaite une bonne lecture. Clément Keller.,  juin 2016.

 

Je retrace dans ce récit les souvenirs personnels et l'évacuation de Schoeneck comme me l'ont raconté deux témoins de cette époque, Rose et Adolphe Klassen qui avaient respectivement 14 et 17 ans en août 1939; il aurait suffit qu'Adolphe eût deux ans de plus et il partait sur les champs de bataille. Rose n'est autre que ma grand mère et Adolphe son frère, mon grand oncle.

Tous ceux qui ont vécu cette période troublée ont témoigné chacun à sa façon, selon son âge et sa situation. C'est pourquoi il ne faut à aucun moment généraliser ce récit qui se borne à raconter la vie d'une seule famille du jour où tomba l’ordre d'évacuation jusqu'à leur retour.

Ils avaient jusque là vécus dans l'insouciance d’une vie bien tranquille entourés des leurs. Adolphe était ouvrier mineur comme la plupart des jeunes du village tandis que Rose fréquentait l'école de couture de Forbach. Leur père travaillait aux Aciéries de Burbach et leur mère s'occupait de la maison, du potager et élevait quelques animaux.

Leur maison se situait à l'extrémité du village à l'orée d’une forêt. On vivait ainsi au rythme des saisons : le dimanche matin ils allaient ensemble à la messe et l'après midi si le temps le permettait, ils partaient faire une longue promenade familiale.

Les événements dramatiques ont débuté au court de l’été 1939.

Signes précurseurs d'une guerre imminente

La situation politique en Europe se dégrade : l'Autriche en 1938 et la Tchécoslovaquie en 1939 furent annexés par Hitler à l’Allemagne et sont rayés du nombre des pays indépendants.

La crise devient internationale et ne peut déboucher que sur une guerre mondiale.

A l'aube du 1er septembre 1939 les blindés allemands envahissent la Pologne. Le 3 septembre, l'Angleterre et la France, alliés de la Pologne, déclarent la guerre à l'Allemagne.

Commença alors entre la  France et l'Allemagne ce qui fut appelé « la drôle de guerre ». Confiantes en la solidité de la Ligne Maginot, la France et l’armée française se mirent à envisager une guerre défensive longue et difficile le long de la frontière.

La proximité de Schoeneck par rapport à la ligne Maginot avait été la cause des évacuations.

En effet, elle avait été construite pour arrêter les attaques allemandes.

Cette ligne de défense était composée d'immense cavernes souterraines où n'effleuraient à la surface que mitrailleuses, chambre de tirs, canons… Ces cavernes étaient tenues par 30 000 hommes reliés par téléphone et par une troupe d'intervention de 50 000 hommes pour entretenir et développer les réseaux barbelés.

Le danger était devenu trop grand pour les populations civiles, il fut ordonné l’évacuation immédiate et sans délai. Ainsi, 45 % des habitants de la Moselle, soit 302 732 personnes avaient été chassées de chez elles. Etaient touchés les arrondissements de Sarreguemines, Forbach, Boulay et Thionville.

Sur 765 communes, 300 ont été évacuées. Les départements d’accueil seront la Charente, la Charente Inférieure (aujourd'hui appelée Charente Maritime), la Vienne, la Haute Vienne, la Haute Loire et le Morbihan. Les habitants de Schoeneck seront accueillis en Charente.

Le dernier jour de paix

Le père de Rose et d’Adolphe, mobilisé depuis une semaine, a déjà quitté le cercle familial. Il avait cependant, dès son arrivée, adressé une lettre à la famille dans laquelle il leur précisait l'endroit exact où il se trouvait et la fonction qu’il occupait : il était gardien de ligne de chemin de fer à Liaucourt.

En août, tout le monde vivait dans l'attente de cette guerre qui s'avérait de plus en plus certaine entre la France et l’Allemagne. L’oreille collée à la TSF, la famille écoutait toutes les informations pour se tenir au courant de l’avancée d’Hitler.

Certaines rares familles privilégiées étaient déjà parties en voiture rejoindre de la famille ou des amis dans des régions moins exposées.

Pour tous les autres, la vie continue dans l'attente angoissée des événements futurs.

Les préparatifs

Cette journée qui restera gravée dans leur mémoire avait pourtant commencée au village de façon tout à fait ordinaire. Adolphe était allé comme à l'accoutumé, faire son poste du matin à la mine. C'est par le Ministère de la Défense, via la Préfecture et la Sous Préfecture, qu'est arrivé le 1er septembre 1939 l'ordre d'évacuation à Schoeneck par téléphone. 

Les habitants furent prévenus par le crieur public qui traversait le village pour annoncer la nouvelle au son de sa cloche. Mais le bouche à oreille l’avait précédé dans toutes les rues. C’est ainsi que tout le village s'est préparé à un départ vers l'inconnu, car ils ignoraient en effet tous la destination. Seules quelques familles aisées qui sont parties avant la majorité des habitants avaient eu connaissance du département d’accueil.

Rose aida donc sa mère pour préparer à la hâte un bagage pour chacun. Celle ci avait confectionné des sacs à dos à l'aide de taies d’oreiller auxquels elle avait cousu de solides bretelles. Chacun emporta autant d’affaires personnelles qu’il était capable de porter.

On emballa donc que les plus beaux vêtements. Il n'était pas nécessaire de s'encombrer inutilement pour ce voyage qui allait être très long et très éprouvant. Rose fut autorisée par sa mère à emporter un objet qui lui tenait particulièrement à cœur : c'était une petite fourrure pour le cou qu'elle porta sur elle malgré la chaleur de cette fin d'été.

Chaque membre de la famille portait autour du cou une pochette en tissu dans laquelle étaient réparties toutes les économies du ménage. Et les rares objet de valeur et les quelques bijoux avaient précieusement été camouflées au milieu des affaires de la mère. De plus, par précaution, chacun emporta quelques casses croûtes dans un sac puisque personne ne savait quand et comment on allait se nourrir.

La plupart des villageois avaient quelques animaux qu'ils étaient obligés de laisser sur place.

La famille Klassen possédait alors une chèvre, des lapins, une poule et un chien qui les suivra jusqu'à Forbach.  C'était la cave de la maison qui était aménagée pour les bêtes, mais on ne pouvait pas les y enfermer. Par conséquent, on les a donc lâchés et on leur a mis de la nourriture à disposition dans la cour, si bien qu'il y avait une multitude d’animaux très divers qui courraient même dans les rues en totale liberté.

Il y eut ainsi, en ce jour d'exode, une brave grand mère, la mère Wallian, qui décida de rester au village pour s'occuper de toutes ces bêtes livrées à elles mêmes. Elle fut cependant évacuée de force quelques jours plus tard.

Le départ

Adolphe, Rose et leur mère partirent donc ce jour là à pied, à 16 h 30 précisément. La plupart des habitants en firent de même, et se retrouveront tous au fur et à mesure à la gare de Forbach qui était le premier lieu de rassemblement.

Quelques voitures servaient au déplacement des personnes âgées et des malades qui ne pouvaient pas se déplacer par leurs propres moyens. Les automobiles restantes avaient été réquisitionnées par la mairie pour le transport des archives municipales.

Certains jeunes sont partis à vélo, mais lorsqu'on les informa qu’ils seraient interdit de monter dans les trains avec les bicyclettes ils partirent devant, en pédalant, vers la prochaine étape.

Les adultes avançaient lentement, se retournant souvent, ne sachant ni quand, ni dans quel état ils retrouveraient leurs maisons, leurs meubles, leurs affaires personnelles abandonnées. Dans les potagers, les légumes n’étaient pas tous récoltés. En temps normal, ils auraient été mis en conserve pour l'hiver. Les jeunes comme Rose et Adolphe ne réalisaient pas à quel point la situation était dramatique.

Le voyage Forbach-Delme

Autour de la gare de Forbach se regroupèrent peu à peu les habitants de tous les villages environnants. On organisa le remplissage des trains par village. Les gens de Schoeneck furent installé dans d’anciennes voitures de quatrième classe avec des bancs en bois assez inconfortables. Il fallait s'asseoir très serrés pour faire monter le plus possible de personnes par wagon. Chacun serrait son baluchon sur ses genoux et le train se mit en route pour Delme, première étape.

Cette petite ville se situe à la limite du département de la Moselle, au sud de Metz. On y restera environ une semaine. L'accueil fut plutôt improvisé, quelques personnes seulement pouvaient être logées dans des maisons ou dans des salles. Mais la plupart, comme la famille Klassen, couchaient dans des granges. Il faisait beau et sec et quelques jeunes dormaient même à la belle étoile. Pour eux ce voyage représentait déjà une forme d’aventure.

C'est à Delme que furent recrutés les mineurs, dirigés quelques jours plus tard vers le Pas de Calais. Adolphe, bien que mineur, a préféré accompagner sa mère et sa sœur.

Le père de Rose et Adolphe qui avait été mobilisé avant l'évacuation, était affecté à la garde de la ligne Metz-Nancy et se trouvait alors à Liaucourt. C’était à une dizaine de kilomètres de Delme. Sa famille profita du séjour pour partir à sa recherche. Ils finirent par le trouver à la caserne de Liaucourt. Les jours suivants, ce fut le père qui rendit alors visite à sa famille aussi souvent que possible. Ils se retrouvaient chaque soir dans un café et passaient quelques moments ensemble. Au départ du train qui emmenait se famille vers l'inconnu, il fut sur le quai de gare pour embrasser les siens. Il ne savait pas quand il les reverrait.

La suite du voyage s’effectua dans des conditions encore plus précaires. Ils furent cette fois entassés dans des wagons à bestiaux, 40 personnes dans chacun. Pour améliorer quelque peu le confort des passagers, quelques bottes de foin avaient été éparpillées sur le sol et chacun s'y installait tant bien que mal.

Le voyage allait être très long et très pénible, mais chacun y mettant du sien, on parvint à maintenir une ambiance relativement bonne : tous étaient embarqués dans la même galère et on s'entraidait au mieux.

Direction Charente

Le reste du trajet durera encore 6 jours pour toutes ces personnes entassées dans les wagons, sans eau et sans toilettes. Le voyage était sans cesse interrompu par de nombreux arrêts en rase campagne où les femmes et les filles courraient se cacher derrière les buissons ou les arbres pour se soulager. Ces arrêts s’avéraient cependant aussi commodes que les arrêts au gares de passage où l’unique WC était pris d’assaut par des centaines de voyageurs. Cependant, c’était là seulement que chacun pouvait faire un brin de toilette.

Le train empruntait les lignes secondaires sur la première partie de ce voyage, les lignes principales étaient réservées à la défense nationale. C’était aussi l’armée qui rapportait le ravitaillement aux passagers, du pain, des sardines, du saucisson sec, de l’eau, jamais de repas chaud mais une nourriture suffisante.

Les nuits étaient les plus pénibles. chacun essayant de trouver un peu de repos dans cette promiscuité. Après avoir contourné Paris par le sud, on rattrapa enfin la ligne principale Paris-Tours-Bordeaux où l’on avança bien plus rapidement. Les gens furent alors informés que leur destination serait la Charente.

Court séjour à Château-Neuf sur Charente

A Château-neuf sur Charente, à 15 Km d’Angoulême, le train s’arrêta enfin. Dans cette ville étaient déjà relogés, entre autres, de nombreuses familles de Siring, et il n’y avait plus beaucoup de possibilités d’accueil pour les gens de Schoeneck. Par conséquent, il furent hébergés dans des hangars et dormaient à nouveau sur la paille en attendant une solution.

Cependant, un couple d’enseignants de la ville, la famille Bréjou, proposait un meublé à une personne de confiance, mais qui devrait en échange aider aux tâches ménagères. Le curé de Schoeneck fit part de cette offre à la maman d’Adolphe et de Rose qui accepta aussitôt.

Ils eurent donc la chance d’habiter dans deux chambres très confortables d’une belle maison, occupée par un couple retraité et leur fille, mariée et mère d’un petit enfant.

C’est ainsi que Rose passa ses premières journées en Charente à promener à travers les vignes ce bébé pendant que sa mère s’occupait de l’entretien de cette maison bourgeoise et confectionnait de bons repas dont ils profitaient avec plaisir après les restrictions alimentaires du voyage. Le séjour ne dura que quelques semaines et il fallut encore repartir car trop de réfugiés sur peuplaient Château-Neuf.

Les gens de Schoeneck furent envoyés à la campagne mais furent séparés et dispersés dans deux villages différents, Jauldes et Jurignac. C’est là que séjournera la famille Klassen pendant près d’un an.

La vie à Jurignac 

A Jurignac, ils furent chaleureusement accueillis par la famille Montalembert. Cette riche famille viticole possédait un immense domaine mais leur maison était située au cœur du village. La famille Klassen a été installée dans le sous-sol de leur maison, la place était suffisante pour y installer une cuisine avec deux grands lits.

Au début, il manquait l’essentiel : ni matelas, ni table, ni chaises, ni poêle pour préparer les repas. L’administration de Charente distribua tout cela mais aussi des vêtements, des chaussures etc. Cette marchandise venait de la Moselle : les stocks des commerçants évacués ont été redistribués et les commerçants indemnisés.

Pour une distribution équitable, le maire de Schoeneck passait dans chaque habitation et notait tout ce qui y manquait. Les Montalembert firent aussi leur possible pour améliorer leur quotidien, par exemple en mettant à disposition une grande armoire à glace pour les produits frais.

La communication entre les Charentais et les Lorrains n’était pas facile au début dans la mesure où les gens de Schoeneck ne parlaient que le patois lorrain ou l’allemand, la langue de l’ennemi. Seuls les jeunes parlaient français et ne cessaient de tout traduire. C’est ainsi que les charentais ont compris que ces réfugiés endimanchés n’étaient pas les capitalistes qu’ils redoutaient et l’entente peu à peu devenait plus chaleureuse.

Administrativement, les habitants de Schoeneck étaient donc répartis sur deux communes, Jauldes et Jurignac, situées de part et d’autre, à une vingtaine de kilomètres d’Angoulême, donc distants d’une quarantaine de kilomètres. Ces villages étaient formés de nombreux domaines viticoles qui s’étendaient à perte de vue, malgré leur petit nombre d’habitants.

C’est ainsi que les réfugiés se trouvaient rarement réunis sauf à l’église lors de la messe du dimanche ou au hasard de leurs promenades. Cela amenait également le Maire et le Curé à faire de nombreux déplacements. Ce phénomène de dispersion se retrouva partout en Charente, les habitants d’une même ville étaient toujours séparés, par exemple les 12.000 habitants de Forbach tous évacués, étaient répartis sur 28 communes.

Le Maire de Schoeneck avait été démis de ses fonctions officielles et toutes les requêtes administratives des réfugiés devaient être soumises à la mairie locale. Au début, Adolphe était interprète bénévole puis son aide devint indispensable et il eût bientôt une fonction officielle.

Un bureau lui fut alors installé dans la maison à l’étage.

Rose s’occupa à nouveau d’enfants, la famille Montalembert avait deux fillettes, Pierrette, 9 ans, et Francine, 2 ans, dont elle s’occupait avec plaisir et qu’elle promenait dans une vieille poussette rouillée.

La vie quotidienne en Charente

Parmi les réfugiés, il y avait peu d’hommes en âge de travailler, ils étaient nombreux à être mobilisés. Les plus âgés encore valides et les jeunes gens étaient journaliers chez les paysans ou participaient au travaux de vigne. Cette année là, même les femmes et les jeunes filles, dont Rose, aidaient aux vendanges. Mais principalement, elles s’occupaient de l’entretien de leur logement.

Au fil du temps, chacun s’habitua à cette nouvelle vie. Au village, elles rencontraient les autres femmes à l’épicerie, à la boulangerie, ou autour du puits. Elles adoptèrent aussi quelques méthodes charentaises, par exemple, elles allaient au lavoir pour battre leur linge et l’étendait ensuite sur les prés pour le sécher au soleil. Oubliés les lessiveuses et les fils d’étendage.

En plus du salaire pour ceux qui travaillaient, les familles réfugiées percevaient une indemnité journalière de 10 francs par adulte et de 5 francs par enfant, qu’ils allaient chercher à la mairie tous les jours. Financièrement, ils n’étaient donc pas dans le besoin.

L’intégration des petits schoeneckois ne posait aucun problème, puisqu’ils étaient scolarisés avec les petits charentais.

Le curé de Schoeneck se partageait entre ses paroissiens. Il vivait tantôt quinze jours à Jauldes puis quinze jours à Jurignac et assurait les offices religieux dans les deux paroisses avec le curé local. Lors de ses séjours à Jurignac, il avait pour habitude de prendre son petit déjeuner chez la famille Klassen.

Les évacués mosellans, tous catholiques pratiquants, sont surpris par le mauvais état des églises. Les femmes décidèrent de refaire une beauté à la maison du Seigneur.

A grande eau, elles ont frotté les sols, les statues et ont ciré les bancs, puis, chaque samedi, elles donnaient un coup de balai et un coup de chiffon. Le curé les remerciait en leur offrant un petit cognac...

Ainsi s’écoulaient les semaines paisibles, sans aucun signe apparent de guerre. Mais les réfugiés se tenaient au courant de la situation  politique en Europe. Par courrier, le père d’Adolphe et de Rose donnait régulièrement de ses nouvelles et s’inquiétait de sa famille. L’hiver arriva exceptionnellement rigoureux pour la région puisqu’il a même neigé.

Les charentais accusaient alors les lorrains d’avoir apporté un peu de froid dans leur maigre bagage. A Noël, pendant la messe de minuit à laquelle tous assistaient, une rumeur traversa l’assistance au beau milieu de l’office.

C’était le père de Rose et d’Adolphe qui venait d’entrer dans l’église et cherchait sa famille. Il avait été démobilisé quelques jours plus tôt et venait d’arriver. Quelle belle nuit de Noël, la famille est à nouveau au complet. Le père était alors âgé de 46 ans et avait présenté les extraits de naissance de ses deux enfants, ce qui lui permit d’être démobilisé plus vite. Rapidement, il fut employé par Monsieur Montalembert au domaine viticole, ce qui améliora d’autant la situation financière de la famille pendant ce séjour forcé en Charente.

Les parents sont allés plusieurs fois en bus à Angoulême. Ils ont principalement acheté des tissus qui serviront plus tard à habiller la famille. Monsieur Montalembert leur mis également à disposition un lopin de terre derrière la maison. Une fois défriché, il fut transformé en potager et ils pensèrent avec mélancolie à leur grand jardin abandonné à Schoeneck.

Le printemps arriva, la guerre semblait tellement loin. Pour les jeunes comme Rose et pour les enfants la vie était douce et insouciante; ces mois de dépaysement et de découvertes ressemblaient aux vacances qu’ils n’avaient jamais connus.

L'avancée des allemands en France

Les adultes, toujours à l’écoute des nouvelles à la radio, s’inquiétaient de l’avancée de l’armée allemande. En mai, les opérations défensives des allemands commencèrent par l’invasion des Pays bas, de la Belgique et du Luxembourg. Puis l’armée allemande franchit la frontière française, c’était le 12 mai. Début juin, les événements se précipitèrent : le front français fut percé sur la Somme, dans l’Aisne, dans la Basse Seine.

Tandis que l’armée française était en pleine retraite, la population de ces régions, prise de panique, fuit sur les routes du sud. Les réfugiés installés en Charente observèrent alors d’interminables cortèges de voitures sur les routes de campagne. C’étaient des gens du nord de la France mais aussi des belges et des luxembourgeois. L’armée allemande avance toujours et entre dans Paris le 14 juin. A Bordeaux, où le gouvernement est venu s’installer, une majorité de ministre est favorable à la constitution d’un armistice avec les allemands. Il sera signé le 22 juin. Les hostilités cessent sur tous les fronts mais la France est occupée au deux tiers. En Moselle, la ligne Maginot ne résiste plus aux attaques allemandes et, le 17 juin, le drapeau du Reich flotte sur la mairie de Metz.

A cette époque, en Charente, on observa l’arrivée des premiers soldats allemands. A Jurignac, ils étaient postés aux quatre coins du village avec leurs chars. Les restrictions se firent ressentir. Malgré les changements politiques et les incertitudes qu’ils entraînent, les gens étaient impatients de rentrer. Les aciéries de Burbach commencèrent à réclamer leur personnel lorrain. C’est l’administration allemande, alors installée en Charente, qui organisa le retour des réfugiés début septembre 1940.

Une année entière s’était écoulée. Rose et ses parents partirent par le premier train; Adolphe suivra un mois plus tard, sa présence était encore nécessaire à Jurignac.

Le retout au pays

C’est l’armée allemande qui a encadré les réfugiés jusqu’à Saint Dizier. Le voyage s’effectua de manière beaucoup plus confortable car cette fois les réfugiés étaient installés dans les trains de voyageurs de troisième classe. Les bagages, plus nombreux et plus lourds étaient chargés dans les wagons à bestiaux. Les gens rapportaient chez eux tout ce qu’ils avaient acheté et aussi tout ce qui leur avait été distribué.

Aux débuts des restrictions, ils ont aussi fait des réserves de conserves pour ne pas être pris de court et les emportèrent aussi.  Le train a suivi un itinéraire par Bordeaux, Toulouse, puis la vallée du Rhône car tous les ponts de la Seine et de la Loire avaient été détruits.

C’est à Saint Dizier que les réfugiés apprirent que l’Alsace et la Moselle avait été annexés à l’Allemagne. Ils furent interrogés par la police allemande sur leurs opinions politiques et on vérifia leur origine lorraine. Quelques personnes ont été refoulées mais la plupart ont été autorisées à rentrer chez eux. Le train les ramena jusqu’en gare de Forbach. Là il fallut chercher un moyen de locomotion jusqu’à Schoeneck, à cause des nombreux paquets, il n’était pas possible de rentrer à pied.

La famille Klassen trouva une charrette à chevaux qui put les prendre en charge. La route directe pour Schoeneck était barrée parce qu’elle était minée et il fallut faire un détour par Stiring-Wendel.

L'état des lieux

Les villageois qui avaient été envoyés dans le Pas de Calais étaient déjà de retour et installés chez eux. Le village, dans son ensemble n’était pas très endommagé sauf quelques maisons situées à des points d’observation stratégiques.

La famille Klassen découvrit avec horreur qu’il en fût ainsi de la leur. Elle offrait un spectacle de désolation : la porte d’entrée et les fenêtres étaient barricadées par des troncs d’arbres et une meurtrière était percée dans le mur qui donnait sur la forêt et les prés avoisinants.

Ils entrèrent par la cave et trouvèrent la maison totalement vidée de ses meubles. Les allemands qui occupaient les lieux avaient disparus avant le retour des habitants.

Un bon nombre de meubles était éparpillés dans le village mais aucun n’appartenait à la famille Klassen. La maison était inhabitable, ils trouvèrent refuge dans la cave d’un voisin puis plus tard dans la maison d’un oncle qui avait lui, retrouvé tous ses biens et qui leur prêta deux chambres. Quelques semaines plus tard, après le retour d’Adolphe, ils commencèrent a déblayer tout ce qui encombrait la maison.

 

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La maison paternelle au retour de Charente

 

La vie continue

Les mines et les usines furent rapidement relancées et les hommes réembauchés, mais la guerre  était loin d’être terminée. A cause de l’annexion à l’Allemagne, tout fut peu à peu germanisé. Les écoles ont ré-ouverts avec des instituteurs allemands.

La vie sous l’occupation devient très difficile. Bientôt il y eût des difficulté de ravitaillement et des tickets de rationnement alimentaire ont été distribués. On manqua bientôt de charbon et d’essence. Les gens se débrouillaient pour en acheter au marché noir. Tous cultivaient à nouveau leur jardin et élevaient quelques animaux. Pour échapper à toutes ces privations, Rose fut envoyée chez une tante en Sarre ou elle trouva une place de domestique.

Cette tante lui confectionna des robes et des blouses avec les tissus rapportés de Charente. Adolphe fut embauché à la gare de marchandise de Forbach où il travailla environ un an. Il fût ensuite envoyé aux « Arbeitsdienst » , service du travail obligatoire à Sarralbe pour reboucher les tranchées avant d’être incorporé dans l’armée allemande à Wiesbaden.

En septembre 1942, Rose revint au village, sa mère, gravement malade, a besoin de son aide. Hospitalisée, elle ne pût être soignée correctement car on manquait de médicaments. Après son décès, en mai 1943, Rose et son père passaient toutes les nuits dans les bunkers.

Le village, occupé par l’armée allemande, fut souvent bombardé à cause de sa proximité avec Sarrebruck et le 14 mars 1945, Schoeneck fut enfin libéré par les soldats américains.

 

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Le retour des Schoeneckois en gare de Forbach

 

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 Rose à 85 ans, en compagnie de deux de ses petits enfants

 

Rose et Adolphe, aujourd’hui disparus, ont vécu des épreuves terribles pendant cette guerre. Par la suite, le jeune Adolphe fût enrôlé de force dans l'armée allemande puis envoyé sur le front Russe où il fût gravement blessé. Quand à Rose, elle se maria en 1948, mit au monde 4 enfants et s'éteignit dans la maison paternelle à l'âge de 87 ans.

Tous deux ont préféré garder les bons souvenirs de cette année d’évacuation et en oublier les mauvais...

 

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18/06/2016
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